Par Paul-Marie Coûteaux
Etonnante année 2008 ! Les flonflons de l’interminable célébration de « mai 68″ n’étaient pas plus tôt retombés qu’une triple crise nous plongeait dans un monde à la fois nouveau et sombre : économique d’abord, la panne de croissance, en UE comme aux EU, étant au fond de tout ; commerciale ensuite -échec de Doha, diminution du commerce international dont témoigne le ralentissement du commerce maritime depuis plus d’un an ; financière enfin, qui ne fait qu’accentuer les autres, annonçant une série de crises sociales puis politiques. Finalement, ce que l’on mesura d’abord en semaines, puis en mois, et qu’il faudra compter en années est bien autre chose qu’une crise, mais la décadence de tout un système. Or, à pareille dimension, le crédit qui s’effondre n’est pas bancaire, il est d’abord intellectuel : c’est celui d’une idéologie si omniprésente depuis 68 qu’on ne peut mieux définir qu’en partant de son point cardinal, une foi inébranlable dans un progrès rapide et continu de l’humanité, si naturel qu’il suffirait de « dépasser » les contraintes anciennes et les vieux cadres (y compris ceux de la politique), pour que l’innovation technique et la liberté générale des mœurs et des échanges en assurent le triomphe éternel. Ce progressisme comme idéologie n’est pas le simple goût du progrès, lequel relève du bon sens – la condition de l’homme de Croc-magnon en persuade quiconque. Il est la certitude que le progrès va de lui-même, que « rien ne l’arrête », qu’il est en somme automatique : l’avenir meilleur ne relève plus d’une préparation volontaire et rationnelle, d’un souci politique, mais d’une promesse : quoi que nous fassions, cette promesse sera tenue.
Le délire progressiste
Certes, l’idéologie du progrès vient de loin. Dans « L’Invention du progrès », Frédéric Rouvillois montre comment, au long du XVIIIème siècle, elle a peu à peu conquis les élites européennes, jusqu’à l’apostasie de la Révolution. Depuis lors, le domaine propre du politique se trouva lentement envahi par un impératif nouveau autrefois dévolu aux religions, le progrès infini. Qu’il s’agisse du progressisme démocratique, si bien représenté par l’american dream, ou du communisme, lui aussi tendu vers « l’avenir radieux », la politique ne fut plus pensable en dehors d’une soumission totale aux promesses du futur. Plus proches qu’on ne le crut (d’où les nombreux passages de l’un à l’autre), les deux matérialismes modernistes, progressisme démocratique et communisme, finirent par fusionner dans l’actuel « bloc historique » d’autant plus parfait que, englobant les idéologies autrefois opposées, il ne souffre plus de contestation : quiconque objecte ne peut être qu’abominable réac.
Comme tout millénarisme, le progressisme s’étendit à tout domaine, ce que permit la mère des anticipations, l’anticipation financière, « l’argent facile ». Lorsqu’en 1971, Richard Nixon, suspendit la convertibilité du dollar, toute monnaie (faut-il dire toute » valeur » ?) ne fut plus gagée sur rien, sinon des espérances, rebaptisées « potentiels » – de croissance, de gains, de productivité… L’anticipation progressiste ne se connut plus de borne, nourrie par la certitude si aimable qu’il y a toujours de l’argent quelque part, qu’il suffit de « débloquer les crédits ». On créa des « actifs financiers » sous mille formes, combustible cru inépuisable du progressisme universel : l’endettement (des individus, entreprises, collectivités, Etats) fut tel que, aux Etats-Unis, la masse monétaire fut multipliée par 24. Cet immense échafaudage de crédits fondés sur d’autres, et finalement gagés sur aucune richesse, flotte comme un père Noël au dessus du monde : il y aura toujours un banquier, une assurance, un budget public pour satisfaire à l’universel commerce des promesses. On n’a pas assez dit que les subprimes venaient du coeur de la pensée progressiste, permettre à tous les ménages aujourd’hui pauvres mais riches demain de posséder leur maison…
Les faux monnayeurs
Dans le monde où la valeur n’est gagée que sur les promesses du futur, tous les mots se mettent à mentir, comme le papier-monnaie -ils ne disent plus la chose qui est, mais ce qu’elle deviendra. Que sont par exemple les papiers des « sans papiers », sinon des traites sur l’avenir, lesquelles ne garantissent nullement que l’on soit Français, ou bien plus tard -on ne le vérifie pas que dans les stades ? De même, l’irénique dénomination « pays en voie de développement » fut supposée assurer la prospérité à des milliards d’êtres qui n’en virent jamais la couleur ailleurs que sur les écrans de télévision. Idem, le mythe progressiste par excellence, la jeunesse : elle est le futur, donc la vérité. Un professeur n’a plus tant à enseigner (c’est à dire à faire référence et révérence au passé) qu’à « écouter ses élèves », « apprendre mille choses d’eux » comme dit le très moderne et sinistre « prof » d’Entre les murs… Tout est possible ! Or, le « tout est possible » (slogan de la campagne socialiste de 1974) n’envisage jamais que le pire aussi soit possible, s’empêchant de penser des phases d’involution…
Las, autocélébré jusqu’à plus soif par les hégémonies médiatico-financières comme une page qu’on ne se résigne pas à tourner, le progressisme est si ancré que, à la crise patente de l’anticipation générale, nos oligarchies ne savant répondre que par… l’anticipation. Les milliers de milliards qui valsent ces jours-ci, de grand discours en grand sommets, de « grande annonce » en G3, G5 ou G13, toute cette agitation à quoi se réduit désormais une action politique dépourvue de ses véritables instruments d’action ne font que confirmer pour les bons peuples qu’il y aura toujours un trésor caché. Or, ces « crédits » ne reposent que sur celui des Etats dont on a par ailleurs minutieusement sapé les bases – faut-il rappeler que le keynésianisme revenu en majesté suppose précisément des Etats forts, ce que n’est aucun Etat européen, miné depuis trente ans par l’idéologie de son dépassement ? Combien plus sage, quoiqu’infiniment plus douloureux, serait de rétablir en effet les seuls instruments d’action légitime que sont les Etats, de restaurer les prérogatives régaliennes, de réformer les services publics en perdition (la Justice, l’Education Nationale), de relancer une politique industrielle et de la recherche. Plus que de crédits, il nous faudrait retrouver la crédibilité, c’est-à dire l’autorité politique.
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