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Archive for Le Portail des Royaumes

Epilogue

Juin 1914

La fête battait son plein. Les elfes tenaient à peine debout, grisés par le vin et les chants. Jamais le prince Ninraeth n’avait aussi peu mérité son nom ; sa mélancolie avait laissé place à la joyeuse exubérance que partageaient tous les convives. Les plats succédaient aux plats… Elle regardait de loin les lumières du palais, perché dans les arbres. L’eau de l’étang était sombre, si sombre en dessous, et les fresques du plafond de bois étaient noyées dans l’ombre. Les notes d’une harpe résonnèrent au dessus des rires et des couverts qui s’entrechoquent. Elle écouta avec effarement les bruits de la fête. Et soudain, affolée, elle entendit la voix d’un enfant qui pleurait.
« Tinou, mon Tinou… je ne peux pas le laisser là ! »
Elle s’appuya contre un tronc, chancelante. Mais que faisait-elle ? Quelle vent de l’enfer la poussait ? Elle devait remonter, prendre son enfant, comment pouvait-elle l’abandonner ?
Elle fit quelques pas, se détachant de l’arbre qui la soutenait. Remonter dans la grande salle, risquer d’y croiser le regard de son mari ? Non, elle ne pouvait pas. Il saurait. Il devinerait. Elle était déjà assez chanceuse d’être parvenue à lui dissimuler pendant des mois sa trahison. Il lui demanderait ce qu’elle faisait là, au milieu du banquet, vêtue comme une humaine… Vêtue comme jamais on ne l’avait vu ici… Comme elle n’avait plus été depuis son mariage. Elle recula, effarée, affolée. Non, elle ne pouvait pas rester plus longtemps, elle ne pouvait pas s’attarder. Que dirait-il, lui qui l’attendait ? Que dirait-il si elle ne venait pas au rendez-vous ? Elle avait promis de fuir ce soir !
Fuir ! Mais fuir quoi ? Fuir qui ? Ninraeth ? Ninraeth et son sourire, Ninraeth et sa voix si douce quand il lui parlait, Ninraeth et la tendre ironie derrière laquelle il cachait ses sentiments… Non !
Non, elle ne pouvait pas faire ça. Partir ? Mais pour qui ? Pour lui ? Mais qu’avait-il de spécial lui, qui puisse faire de lui un être aussi extraordinaire que Ninraeth ? Lui n’était pas prince, lui n’était pas elfe…
Oui mais il était simple, il était un homme… Il y aurait des aventures avec lui, à commencer par cette folle fuite pour échapper aux poursuites des elfes furieux… Oui mais ils auraient le monde entier, grâce à ce qu’elle emportait… Toutes les aventures dont elle avait rêvées au Royaume s’étaient soldées par une longue routine, la routine joyeuse qui sied aux gens fatigués de vivre, mais à elle il fallait le mouvement, le changement… Ici rien de tel, les gens du Royaume se complaisaient dans l’immuabilité de toutes choses… Non, elle ne supportait plus cette angoisse et ce sentiment d’enfermement dont elle souffrait tant. Elle voulait sortir, respirer le grand air enfin, elle voulait vivre, non pas la vie éternelle, sempiternelle et infinissable des elfes… La vie courte et mortelle, mais vivante, des hommes ! Elle aimait la musique, mais pas les chants des elfes. Elle aimait la musique qui bouge, et qui fait bouger tout autour de nous. Elle aimait les arbres, mais les arbres qui poussent et qui meurent, puisqu’il fallait mourir pour avoir vécu ! Elle en avait assez de rêves et de légendes. Elle voulait de l’action.
Elle serra les poings et les dents. Il fallait qu’elle parte, qu’elle parte maintenant puisque le plan était fixé. Il fallait qu’elle le quitte, et tant pis pour l’avenir, et tant pis si elle amenait sur sa tête le destin.
Et tant pis pour Tinou dans son berceau. Il se passerait de mère.
Tant pis aussi pour le prince.
Elle courait maintenant entre les arbres, foulant du pied les feuilles mortes. Elle courait et pleurait à la fois.
Comme dans un rêve, ou plutôt un triste cauchemar, elle se retourna vers les ombres de la forêt en arrivant à la lisière. Déjà les bois se refermaient sinistrement derrière elle, et elle sut que jamais, jamais plus elle ne pourrait revenir au Royaume. Dans la pénombre des arbres elle crut distinguer une forme pâle. Un homme semblait l’observer sous le couvert de ramures. Elle plissa des yeux : non, il n’y avait rien. Plus rien. La forêt s’était refermée pour toujours. Elle tomba accroupie, le visage dans les mains. Elle ne savait plus si elle devait se réjouir ou pleurer.
« Pardon, pardon… »
Elle se redressa enfin, rassérénée, et se tournant vers les bois sombres, elle prononça à haute voix comme s’adressant au prince resté à l’intérieur… comme s’adressant au Royaume même qu’elle quittait définitivement, sans espoir de retour possible…
« Je tiens à ce que tu le saches quand même… Mais je n’aime que toi, je t’aime…
Et je t’aimerais toute ma vie. »

Dessous l’ombre des frondaisons le Sage la vit s’éloigner dans le brouillard. Pensivement il regarda vers le monde. Avait-il bien fait de ne pas la retenir ? Que résulterait-il de leur choix ? Etait-il juste de courir le risque du mal pour atteindre un bien plus grand ?

à Lille, le 20 octobre 2008

Chapitre 52 – L'au-revoir

Et la parole revient à madame Sano…

Je n’étais jamais venue jusque là. J’aurais dû. Après tout, n’était-ce pas par son enterrement que tout avait commencé ? Mais qu’étais-je venue chercher dans ce cimetière aujourd’hui ? Avais-je encore l’espoir de le revoir ?
Il n’y avait pas de printemps cette année ; nous étions passé directement de l’hiver à l’été, et le soleil jouait avec les branches de l’arbre à côté. Bizarrement j’étais indifférente à la tombe devant moi. Je m’en étais longtemps voulue, de ne pas avoir été là…
Un sixième sens m’avertit que je n’étais plus seule. Un rapide coup d’oeil derrière, je suis fixée. Tinnù est là.
- Que fais-tu là ?
- Comme vous, il me semble. Tout le monde devrait se rendre au cimetière, par une matinée si belle !
- Je me promenais…
Il s’approcha de moi et indiqua du menton la tombe.
- Quelqu’un que vous connaissez ?
- Quelqu’un que je connaissais.
- Et bien, on a le droit d’avoir les mêmes amis !
- Très drôle.
- Vous n’attendiez personne ?
- Si, un prince elfe…Enfin il doit tout de même être adulte à présent. Et roi.
- Vous attendez un prince elfe ! Rien que ça ?
Il sifflota entre ses dents, regarda le ciel, l’arbre, la tombe.
- Bon, et bien je ne veux pas vous déranger plus longtemps…
- Attends ! Je m’en vais aussi.
Je l’ai rejoint dans l’allée. Il me laissa le rattraper.
- Que vouliez-vous dire, par prince elfe ?
- Oh, une vieille histoire. Parfois je crois l’avoir rêvée. J’ai rencontré un gamin, dans ces rues, il y a bien quinze ans de ça. Il portait une casquette rouge et j’étais perdue…
- Avez-vous retrouvé votre chemin maintenant ?
- Oui, je te remercie ! Seulement… j’aurai aimé le revoir…
- Le revoir ! Mais auriez-vous seulement su le reconnaître ? Il doit avoir changé !
- Sûrement. Tout ça est tellement loin de toute façon !
- Moi, si j’avais rencontré un elfe, je ferai tout mon possible pour le retrouver !
- A la réflexion, ce ne devait pas être un elfe…J’étais sur un mauvaise pente à l’époque, je devais être folle. C’est ce qu’on m’a dit après. Tu sais, j’ai même été soignée pour ça !
- Comment pouvez-vous chercher quelqu’un si vous ne croyez pas en son existence ?
- Je crois en son existence ! Mais à l’heure qu’il est, il m’a sans doute oublié. Il doit travailler… sans doute a t-il déjà une famille. Il est à cent lieues de moi, de toute façon !
- Regardez-moi, madame.
Il s’était arrêté et me tenait le poignet. Je le regardais, surprise : que me voulait-il ? Quelle mouche l’avait piqué ? Mais son visage gardait un sérieux qu’on lui connaissait rarement. Ce n’était plus le Tinnù de tous les jours. Le soleil l’illuminait et pourtant il ne clignait pas de ses yeux habituellement sombres, mais qui paraissaient plus clair. Et je me rendis compte alors qu’ils n’étaient pas marron foncé, comme je l’avais toujours cru, mais d’un bleu sombre qui ne se révélait qu’à la lumière du soleil. Ses yeux, je le voyais enfin, n’étaient pas, ne pouvaient pas être humain. Il eut un sourire qui lui allait mieux que le sérieux.
- Je vous ai observée tant d’années…Et vous n’avez pas su me voir. J’ai pu constater que vous aviez bien retrouvé le chemin depuis si longtemps perdu… Vous vouliez me revoir, et bien, voilà qui est fait. Maintenant je m’en vais… Il est temps pour moi de retrouver les miens. Au revoir madame. Ne craignez pas pour l’avenir, un jour votre Roy s’avancera au milieu des ruines pleines de poussières et posera sur son front la couronne de sa charge… J’ignore si vous serez là alors pour le voir. Que ma pensée vous accompagne madame, et qu’une étoile brille sur votre route maintenant et jusqu’à la fin de votre voyage.

Il m’a lâchée et s’est éloigné de moi, traversant la chaussée à reculons, sans regarder.

Chapitre 51 – L'Enfant-Roy

Il était accompagné, non de son armée, mais d’une dizaine d’enfants, et derrière lui marchaient une foule de grands seigneurs, lumineux comme des étoiles et leurs visages étaient emprunts de bonté. Ils souriaient en voyant les gens se prosterner sur leur passage. C’est alors que les compagnons virent enfin ce Roi dont ils avaient tant entendu parler. Et voilà que ce n’était qu’un enfant, qui ne paraissait pas plus de douze ans ! Il ne portait qu’une simple tunique blanche, sans couronne et sans atours. Tous furent surpris, mis à part Tinnù. Madame Sano s’agenouilla devant lui, et, le front baissé, lui tendit le Joyau. Alors le petit Roi sourit, et le leva au dessus de sa tête, et ce fut comme si un éclair blanc avait frappé le château.

Et l’on sut que le Grand Combat était enfin achevé, et l’on chanta, et l’on dansa. Les hommes de pierres perdirent leurs tristes mines et se trouvèrent comme transfigurés. L’armée lumineuse leur apporta de beaux habits, et alors on vit qu’ils n’étaient pas différents des riches seigneurs qui accompagnaient le petit Roi. Et tous se dirigèrent vers le village, dans l’objectif clairement avoué de festoyer autant que faire se pouvait, le petit Roi en tête.
Les compagnons se dispersèrent au grès des rencontres : car chacun voulait maintenant se les arracher, pour leur poser mille questions. Ils arrivèrent au village de pierre, et bientôt mille bougies brillaient dans le clair matin, et tous les cœurs étaient contents.
Il n’y avait qu’une femme, qui errait dans le soir et demandait :
- Où est mon fils ? Avez-vous vu mon fils ?
Elle avait l’air jeune, mais ses cheveux étaient d’argent, et sans cesse elle répétait :
- Quelqu’un sait il où est mon fils ?
- Qui est votre fils, madame ? A quoi ressemble t-il ? demanda Daniel, à qui la femme s’adressait.
- Il était votre chef… Il devrait être là, je l’ai attendu depuis le début de la bataille !
Daniel resta sans voix un instant Se pouvait-il que ?

- Je t’assure… La femme, là bas… elle jure que son fils est Tinnù !
- C’était une des femmes de pierre, non ?
- Oui, mais je ne me rappelle pas l’avoir vue au village…
- C’était peut-être elle, dans la maison fermée, qui se faisait apporter de la nourriture et vivait en recluse !
Bientôt, Daniel avait rassemblé les Rhandiri au cœur de la fête, et ils suivaient la femme.
- Elle a raison… Où est resté Tinnù ?
- La dernière fois que vous l’avez vu, c’était à quel endroit ?
- Et bien… Au château… Oh, je ne sais plus bien, tout est devenu si confus !
- Il est peut-être resté là bas. Qui sait, après ce qu’il a vécu…
La sage Blandine amena tout le monde à sa raison, et ils décidèrent d’accompagner la femme au château. Si vraiment elle était la mère de Tinnù, la fameuse disparue, on verrait bien.
Tout était désert et silencieux. Ils n’éprouvèrent aucune difficulté à retrouver le château, dont la porte était restée grande ouverte. Ils franchirent le pont-levis tous les huit, la femme entre eux.
Seul, assis dans la cour, portant sur le visage la même expression que lorsqu’il avait laissé échapper le Joyau, là était Tinnù Les compagnons s’arrêtèrent en voyant qu’il pleurait, mais la femme continua et s’agenouilla en face de lui.
- Laissez-les donc. Je pense qu’ils ont beaucoup à se dire…
L’enfant Roi les avait suivis. Ils quittèrent le château à sa suite, et marchèrent en silence pendant un temps.
- Nous retournons au village ?
- Non, pas maintenant. Mais après tout, je ne vous ai pas demandé de me suivre ?
Ils se jetèrent un regard perplexe, mais continuèrent. Ils parvinrent ainsi à la clairière dans laquelle la bataille avait manqué connaître un dénouement tragique. L’enfant Roi s’assit sur un tronc. Autour d’eux, il découvrirent qu’une dizaine de souches semblaient disposées là justement à leur intention. Ils s’assirent également.
- Euh… Sire ? demanda Mathilde. Est-ce que Tinnù sera puni ?
- Puni pourquoi ?
- Eh bien… Il a échoué, n’est ce pas ? Il a refusé de rendre le Joyau ?
- Et vous ? Auriez-vous pu ? Et quel conseil lui avez-vous donné ? Il n’y avait personne parmi vous qui eût pu résister à cette épreuve. Personne.
- Mais alors, pourquoi nous avoir confié cette tâche, cette mission impossible ?
- Parce que si vous n’essayiez pas, personne ne pourrait jamais essayer, et par conséquent tout aurait très mal fini. Je ne peux pas régler seul les affaires de ce monde. J’ai besoin de vous, pour cela.
- Vous réglez les affaires du monde, mais euh…
- Je ne suis qu’un enfant ? C’est cela qui vous étonne ?
Il sourit, sentant peser sur lui les regards ardents des jeunes pèlerins.
- Roi, je le suis, depuis longtemps selon vos critères. Mais croyez moi, mon règne ne fait que commencer. N’est ce pas normal dès lors, que je ne sois qu’un enfant ? Et puis entre nous… N’avez-vous pas remarqué que ce qu’un enfant peut accomplir est bien au-delà de ce que les adultes font ? Aucun de vous n’a plus de vingt ans, et pourtant à vous tous, vous avez permis à votre monde d’entrer dans le nouvel âge sous de bons auspices.
- Nous n’avons pas réussi seuls. D’ailleurs, j’ai souvent pensé…
- A quoi pensais-tu, Yo-yo ?
- Que nous n’étions pas bien extraordinaires… Grégoire n’est qu’un BG qui se la ramène tout le temps, madame je-sais-tout Blandine et Sébastien, ce skin, passaient leur temps à se chamailler… Mathilde, la fifille, sortirait bien avec Daniel, lequel est un grand gamin qui ne pense qu’à faire des jeux de mots stupides, et a peur de sortir de sa cité… Christian a toujours l’air de faire la gueule, on ne l’entend jamais, et Claire agace souvent tout le monde à vouloir nous materner… Quant à Tinnù, vous savez qu’il est d’un orgueil monstre, il se la raconte pas mal ! Et moi…
- Toi, tu es le pire ! annonça Daniel.
- Ouais… Le petit bébé toujours fatigué…
- Qui fait un caprice pour avoir une bière !
- Et tu nous casses les pieds, à toujours te dévaloriser, pour qu’on te dise que tu n’es pas si nul que ça !
Le Roi ne disait rien, mais les écoutait, amusé.
- En bref, on est extraordinairement ordinaires.
Ainsi concluait Grégoire, d’un ton désespéré.

Sur ces entrefaites relativement comiques survint Tinnù, l’air plus désolé que jamais. Son arrivée, à sa grande surprise, déclencha l’hilarité générale.
- Et voici le grand vainqueur du tournoi !
- Yo, Greg, il a pas l’air faraud le vainqueur !
Le vainqueur, lui, venait de repérer le Roi, toujours assis sur son tronc. Il resta à dix pas de lui, silencieux, la tête baissée, mais il ne pouvait s’empêcher de jeter des regards curieux en coulisse. Quelle mouche les piquait tous ?
- Ne t’inquiète pas pour leur santé mentale, ils vont bien. Toi aussi, d’ailleurs. Tu n’as rien à te reprocher, tu n’aurais pu faire mieux.
- Si, j’aurais dû…
- Oui, mais entre devoir et pouvoir, il y a un gouffre de miséricorde, et c’est de vraiment bon cœur que je t’accorde la mienne ! Venez maintenant, allons nous réjouir avec les autres 

La fête dura jusqu’à la tombée de la nuit, et quand le soleil tomba derrière la montagne, tous firent silence. Alors l’enfant Roi se leva du fauteuil de bois, et invita tout le monde au silence.
- Je crois que l’heure est venue de nous séparer. Que ceux qui doivent me suivre viennent… Quant aux autres, pour qui ce n’est pas le moment, je leur dis à bientôt… S’ils le veulent.
Il sourit, se retourna, et fit un geste de la main. Un grand portail apparut alors d’ailleurs, un portail que ne soutenait aucun mur. Il s’ouvrit lentement, et l’enfant Roi monta alors la colline, et là où les sapins ne poussaient plus, là se tenait le portail et il le franchit. Dans ses pas marchaient les grands seigneurs, puis les soldats de l’armée lumineuse, avec à leur tête le capitaine, dont l’épée qu’il tenait comme on tient une torche flamboyait encore. Et son casque luisait, et son armure brillait, et sa cape volait au vent qui soufflait de derrière le portail. Un vent frais et pur, un vent de printemps et d’éternelles aventures. Enfin vinrent les hommes et les femmes de pierre, dans de beaux habits, qui étincelaient de magnificence. Et avec eux partirent Grégoire, Christian et Blandine, brillants de gloire. La séparation – provisoire, n’en doutez pas – entre les amis fut douloureuse, et de nombreuses larmes furent versées, sur lesquelles il convient de ne pas revenir. Mais il partirent finalement, ayant atteint leur heure et trouvé leur destin sur le champs de bataille.

Au final, seuls six des neufs compagnons restèrent sur la colline. Il y avait Tinnù, l’air grave et comme rajeuni, puis Mathilde et Daniel, qui se tenaient par la main, pensant que personne ne les regardait. Jean-Marc leur jeta un regard, mais ne fit aucune remarque, et Claire et Sébastien ne virent rien, tout occupés qu’ils étaient à contempler le portail qui se refermait lentement. Mais quand les battants se touchèrent, personne ne ressentit de tristesse particulière. Ils bivouaquèrent au village de pierre, une dernière fois. Le lendemain, ils quittèrent ce pays. Ils marchaient encore doucement dans la nuit, se dirigeant vers le Puy-en-Velay, tel des pèlerins venus de terre lointaine à l’approche de la cathédrale qui les attend. Et pèlerins ils étaient encore, errant sous les arbres au clair de lune et attendant leur heure… Et en marchant ils chantaient d’une voix douce :

Entends frapper les pas au pied de ta maison
La pâle lune monte dans un ciel immense
Dans les airs un instant des bribes de chansons
Tandis que de nos pieds nous marquons la cadence

Et dès l’aube, éveillés, nous voilà repartis
Brandissant les bannières d’anciens chevaliers
La vieille cathédrale à la Vierge Marie
Nous appelle à nouveau des âges oubliés

Pourquoi donc voudrais tu que le passé soit mort ?
Dans la nuit de Comté ils passent en silence
D’eux tu ne verrais rien que la lune, et tu dors
La route va sans fin et ce monde est immense

Et je suis de ceux là qui vont par les chemins
Errant pour le plaisir d’errer dans les collines
Mais surmontant la voix du vent dans les grands pins
C’est le bruit de la mer qui sans cesse domine

Ils sont rentrés chez eux, un peu plus grandis, un peu plus graves, certainement changés. Mais ils sont seuls à savoir, parmi tout ces gens qui se pressent dans le métro, parmi tous ces collégiens, ces lycéens insouciants, parmi tous ces passants qui marchent l’air sombre et absent dans les rues, ils sont seuls à savoir qu’un nouvel Age a commencé pour l’humanité, un âge plein de promesse et fait d’espérance.

Oui, ils sont seuls à le savoir. Et ils n’en parlent que très peu autour d’eux, seulement à ceux qui sont bien disposés à les croire. Car, à dire vrai, qui les croirait ? Et souvent, ils se retrouvent tout les six pour voyager ensemble, sortir au restaurant ou tout simplement, marcher un peu sous les étoiles, se rappelant des temps passés et de ceux qui ne sont plus.

Chapitre 50 – Le Grand Joyau

Les vêtements de l’ennemi étaient vides, la grande ombre était passée. Un nouveau jour se levait dans le silence de cette fin de bataille. La plus longue nuit de l’existence de beaucoup s’achevait.
Tinnù se pencha, ramassa le Joyau. Quand il le brandit devant tous, son visage était pâle et sévère. Nul cri, nul chant de victoire ne vint saluer cet ultime rebondissement. L’Ennemi était mort, le Joyau en leur possession. Mais les sombres paroles de ce prophète de malheur hantaient tous les cœurs. Soudain, la voix d’un des elfes retentit dans le silence lourd.
- Garde le, Ô Tinnù ! Sois notre Roi, ramène gloire et prospérité à notre royaume !
- Ecoute le, Tinnù ! Ecoute le, vas-tu accepter de laisser dépérir ton peuple ?
- Tu as montré ta puissance, Ô jeune Roi ! Tu auras la force de maintenir l’espérance !
Les Rhandiri n’y tinrent plus, et bientôt leurs voix rejoignirent le concert de supplications. Tinnù se taisait, le regard porté vers la foule en contrebas. L’armée lumineuse n’était pas en vue : seul, son capitaine se tenait sur un des remparts, observateur muet de la scène, austère et curieux.
Alors Tinnù descendit lentement les marches. Et il se tint là, face à la porte toujours fermée de la forteresse, le Joyau toujours levé au dessus de sa tête, répandant sa douce lumière. Les cœurs autour de lui vibraient de joie et d’espérance ; mais son esprit était troublé, comme celui de ses sept compagnons. Blandine ne disait rien, elle l’observait en silence, auréolée d’une blanche clarté. La même lumière transparaissait au travers de Grégoire, quant à Christian, il était tout simplement lumineux. Tinnù sut alors qu’il ne les reverrait pas avant des âges de la terre. S’il rendait le Joyau, alors l’espoir même de les revoir un jour s’étiolerait pour ne plus être que l’ombre d’un regret.
Soudain, un cor résonna de l’autre côté de la porte. Un son doux et puissant à la fois, et un frisson parcourut l’assemblée.
- C’est le Roi… Le Roi est là ! entendit-on.
- Il faut lui ouvrir, Tinnù quel que soit ton choix.
Blandine implorait. Tinnù baissa le regard. Il ne pouvait pas. Que lui dirait-il, s’il le voyait en face de lui ?
- Je vais garder ce Joyau. Il peut l’avoir… Plus tard.

Le silence se fit de nouveau, mais la porte en haut de l’escalier grinça soudain. Et voilà que Jean-Marc, celui qui se faisait appeler Manu, et madame Sano étaient là ! De surprise, tous furent sans voix. Jean-Marc ne dit rien, mais il porta les yeux sur le Joyau et resta là, transfiguré. Madame Sano descendit rapidement les marches et se précipita vers Tinnù
- Le Roi est dehors, nous avons entendu le cor en même temps que vous ! Il faut lui ouvrir !
- Je ne puis.
- Ouvrez ! Qui êtes vous pour le laisser dehors ?
- Je suis Tinnù, le porteur de l’étoile, le Roi de Galaeg. J’ai récupéré le bien de mon peuple, et il n’appartient qu’à moi. Je ne le cède à personne, si ce n’est en héritage.
- Imposteur ! L’espérance ne peut revenir qu’à un seul, et tu le sais ! Et ce n’est pas toi.

Elle paraissait grande soudain, madame Sano, vêtue du blanc de l’hôpital. Elle paraissait grande et sévère. Elle se tourna vers Jean-Marc, qui avait rejoint les sept autres compagnons.
Je ne peux tenir un serment à ta place, Yo-yo. Mais souviens toi que tu t’es engagé à rendre le Joyau à celui qui en aurait le meilleur usage. Et ce n’est pas lui. Ce n’est aucun d’entre nous.
Jean-Marc baissa les yeux. C’est vrai, il avait promis, il y a bien longtemps. Et mieux vaudrait d’un serment brisé qu’il n’ait jamais été fait, disait la prophétie.

C’était ça. Tout était accompli, le hurlement des loups comme les trahisons. Et celle-ci n’était la moindre… Morgal, où Tinnù comme il s’appelait maintenant, Morgal trahir ? Morgal qu’il croyait mort ? Et soudain, au milieu de toutes ces pensées, une certitude le frappa soudain.
- Je t’ai cru mort, et tu es là ?
- Je suis là.
- Tu n’es pas mort, alors ?
- On m’a permis de rester.
- Qui t’a permis ?

Tinnù avait baissé le Joyau, qui ne répandait plus qu’une faible lumière. Et soudain, le soleil se leva de derrière la montagne. Les combattants le regardèrent, craintifs, leurs yeux clignant à la lumière du jour.

- Elle a raison, Tinnù, ou quel que soit ton nom. Il faut le rendre.
Tinnù baissa son regard. Il avait l’air malheureux. Le Joyau glissa lentement de sa main. Alors madame Sano le saisit avant qu’il ne tombe. Christian et Grégoire montèrent aux remparts, le pont-levis s’abaissa, la grille remonta, et le Roi s’avança.

Chapitre 49 : ce qui arriva à Yo-yo

Revenons en à l’enlèvement de ce pauvre Jean-Marc, suite à la bataille entre mercenaires et hommes de pierre quelques jours avant.
La course n’avait pas durée un quart d’heure, lorsqu’ils parvinrent à une grille de fer finement ouvragé ouvrant un passage en diagonale dans la paroi de pierrailles rougeâtres. Quelqu’un les attendait devant. Le chasseur ralentit, surpris ; il ne parvint jamais à la grille. Un double coup de feu étendit raide et le chasseur et l’unique loup qui l’accompagnait. La montagne se réveilla et le bruit résonna longuement pendant que l’homme qui avait tiré, un grand gaillard en veste de chasse, aidait Yo-yo à se relever.
- Et vous, vous êtes qui ? demanda celui-ci.
Sa question peut vous sembler stupide. Rappelez vous néanmoins que le gamin en avait vu de toutes les couleurs depuis deux jours, qu’il avait été mené comme du bétail pendant toute une partie de l’après midi et qu’il venait de passer par les moments les pires de sa vie, toute son existence tombant à ses pieds en morceau.
- Tu peux m’appeler Manu.
- Et vous tirez souvent sur les gens comme ça ?
- Sur les gens de cette espèce, oui. C’est un des mercenaires, payés par un salaud de pire espèce pour effectuer son sale boulot.
- De quel sale boulot vous parlez ?
- Le meurtre de mon père, là haut, le vol de mon château avec ce qu’il contient de plus précieux.
- C’est-à-dire ?
- Disons, une sorte de bijou. Il appartenait à ma grand-mère, Dieu ait son âme, un héritage de famille qui devait valoir plusieurs dizaines de millions. Ce gars s’est fait passer pour un antiquaire auprès de mon père, qui est devenu assez imprudent avec l’âge. Auprès de moi, il s’est fait prendre pour un bienfaiteur de la jeunesse, et m’a chargé de vous filer. C’est moi, que vous avez aperçu l’autre soir, alors que vous campiez.
- Et il a fait tuer votre père ?
- Sans aucun doute. Je n’ai guère d’espoir (et pour cause, songea Yo-yo), mais il peut être sûr que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour lui faire payer son forfait ! Où sont passés tes copains ?
- Ils sont restés en arrière. On était prisonnier, et une bande de sauvages a attaqué notre escorte. Ils étaient menés par un cavalier sur un cheval blanc.
- Sur un cheval blanc dis-tu ?
- Vous l’avez aperçu ?
- Pas plus tard que ce matin. Il rôdait dans les parages, je l’ai vu sur l’éperon rocheux qui surplombe le château. Il m’avait tout l’air de le surveiller.
- Vous pensez qu’il est de notre côté ou du leur ?
- Quel côté ? Il n’y a pas de côté, seulement un bandit qui devra payer.
Yo-yo se rendit compte que Manu, puisque tel était son nom, n’était pas au courant de l’enjeu de l’affaire. Il ne semblait pas connaître la véritable valeur du bijou de sa grand-mère. Il n’avait pas compris ce qui se tramait autour du château depuis des dizaines et des dizaines d’années. Il accusait une quarantaine d’année ; son père pouvait en avoir quatre vingt et sa grand-mère, si elle était encore de ce monde, aurait été plus que centenaire – peut-être cent dix ou cent vingt ans. La grande affaire remontait donc à un siècle, calcula Yo-yo, tout surpris de ne jamais s’être posé la question.
Manu avait garé sa break à une dizaine de minutes de là – une voiture ! Jean-Marc avait même oublié que ça existait ! – et ils firent le chemin en sens inverse pour retrouver le reste de la Compagnie. Pendant qu’ils cherchaient la voiture, un cavalier se présenta devant les grilles du château. Mais ils avaient déjà caché les corps dans un fourré, et ne voyant aucune trace, il revint sur ses pas. La voiture le suivit au ralentit, à cause du gel, mais sans jamais le rattraper. C’est ainsi que Jean-Marc et Morgal se manquèrent – de peu.
Ne trouvant personne sur place, ils s’interrogèrent sur la conduite à suivre. Yo-yo n’avait pas grand espoir de parvenir à grand-chose, mais souhaitait retrouver ses compagnons. Manu ne désirait que vengeance.
- Il ne me sert à rien de les chercher longtemps. J’ai comme l’idée que j’aurais du mal à les retrouver à présent… Ils doivent être restés de l’autre côté.
- Quel autre côté ?
Jean-Marc aurait eu du mal à l’expliquer. C’était un peu comme si le monde était un millefeuille, et que l’on pouvait passer d’une épaisseur à l’autre, dans certaines conditions. Mais il était coincé de l’autre côté. Il renonça à expliquer son intuition à Manu, car une autre idée lui traversa la tête.
- Madame Sano… murmura t-il
- Qui ça ?
- Je connais quelqu’un qui peut nous aider ! Je suis quasiment sûr qu’elle a encore un rôle à jouer dans cette histoire !
- Un rôle ? Mais qu’est ce que tu racontes, fiston…
- C’est une femme qui cherchait aussi à retrouver ce bijou, mais uniquement pour le protéger, vous voyez. Elle était au courant que ce… cet « antiquaire » cherchait à se l’approprier. C’est compliqué, je vous passe les détails, mais même notre présence est liée à ce bijou ! Je ne suis là que parce que madame Sano ne peut y être… Il faut aller la chercher !
- Tu as de drôles d’idées, toi ! Elle est où, ta Sano ?
- A Paris… en hôpital psychiatrique. Mais je pense que maintenant qu’il est ici, on pourra l’en sortir sans trop de mal…
- En hôpital psychiatrique… m’étonne pas. C’est là qu’on doit tous finir je suppose… Alors un peu plus tôt, un peu plus tard…
Maugréant un peu, mais éprouvant un insurmontable besoin d’agir, Manu retourna vers la break et mit en route. Yo-yo sauta à côté et la voiture s’éloigna vers Paris.

Suite et fin du Portail des Royaumes

Bonjour à tous,

En cette rentrée 2008, et pour vous aider à mieux la supporter peut-être, j’ai le plaisir de vous livrer les derniers chapitres du Portail des Royaumes, roman feuilleton publié sur e-deo durant toute l’année dernière. Ces cinq derniers épisodes seront postés chaque lundi et chaque jeudi sur le site. Vous pouvez également retrouver la quasi totalité de la série en cliquant sur l’icône « Portail des Royaumes » !

Bien à vous,

L’auteur

Chapitre 48 – Le Portail s'ouvre

On entendit de très loin résonner une série de trompette. Et voilà soudain qu’en haut de la colline qui nous faisait face apparut un portail d’or, un portail immense dans le vide, que ne soutenait aucun mur ! Bauglir se retourna, et la haine déformait son visage. Le vent semblait sortir de ce portail, et voilà qu’il était ouvert, et une lumière brillait derrière qui semblait devoir chasser la nuit !
Alors en sortit une immense armée, une armée magnifique et lumineuse. En premier, dix guerriers venaient en portant des étendards flamboyants. Puis vint un capitaine sur un étalon fier et haut, et son épée était de feu. Son armure étincelait, et son visage brillait dans l’ombre. A sa suite défila une centaine de chevaliers, portant lances et épées, puis des soldats par centaines, qui vinrent se ranger sur la colline, en face des assaillants qui nous encerclaient. Enfin tous furent rangés en ordre de bataille, et cette armée brillait tant que nous avions du mal à garder les yeux ouverts. Ils étaient bien deux milles. Le portail au dessus d’eux restait ouvert, et il semblait flotter dans les airs comme un rêve merveilleux. Une série de trompettes sonna, puis un tambour se mit à battre. Nous n’étions plus qu’une cinquantaine acculée au rocher, et entre les deux armées, se tenaient nos ennemis, maintenant dépassés en nombre !
Le capitaine leva son épée de feu, et sur un ordre, son armée chargea, cavaliers en tête. Nous n’avons pas mis longtemps à nous ressaisir du tour étrange que prenaient les événements. Mon premier but était de libérer Tinnù, et nous avons donc tenté une percée dans sa direction. Nous ne sommes pas arrivés trop tard ; Delu avait déjà par deux fois abattu son épée sur lui, et il ne s’en était tiré que grâce à sa rapidité. Le grand elfe fut abattu sans pitié, et notre chef récupéra son épée noire et mena la charge. Pris dans un étau, mercenaires, loups et renégats tentèrent de s’échapper pour retourner au château. Ils n’avaient pas prévu un tel retournement de situation. Nous les avons poursuivis jusqu’aux remparts, les murailles nous laissèrent passage. Nous retrouvâmes en cours de route Blandine, Christian et Grégoire, tous trois amochés mais farouches et brandissant encore leur lame. Dans leur fureur ils dégageaient la même lueur que les combattants de l’armée des bénis. Nos échelles traînaient encore à terre lorsque nous arrivâmes aux pieds du château. Nous avons pris pied sur le chemin de ronde, et le capitaine de l’armée des bénis était avec nous, mais c’est Tinnù qui menait l’assaut. Et il n’avait qu’un désir au cœur : trouver Bauglir
Le silence revint soudain. Le matin semblait vouloir poindre, le ciel se zébrait de rouge à l’horizon et les étoiles s’éteignaient. Alors paru Bauglir, terrible et flamboyant, et à sa main brûlait le Joyau. Sa lumière était celle d’une étoile tombée du ciel, et je clignais des yeux un bref instant avant de me ressaisir. Il était debout, la couronne sur sa tête, ses cheveux gris volant au vent, et brandissait le Joyau en haut des marches en hurlant :
- C’est cela que tu cherches, Morgal le maudit, Tinnù le rejeté ? C’est cela que tu cherches ? Tu le veux ? Oh j’ai bien compris maintenant, tu ne le veux pas pour toi ! Fou, pauvre fou ! Inconscient ! Tu veux le donner à leur roi à eux (et ce disant, il désignait le capitaine de l’armée des bénis, qui se tenait, sévère et silencieux, au dessus du pont-levis), tu veux le donner à celui qui n’a cure des elfes et de leur bonheur ! Mais pauvre idiot, tu veux donc ta fin et celle de ton royaume ? As-tu donc oublié la traîtrise de ta mère, et le long chagrin de ton père ? Tu es fils de traître, semi elfe, renégat toi aussi !

Tinnù ne prononça pas un mot. Il monta lentement les marches, l’épée noire de Delu à sa main.
- Tu cours à ta perte, lui murmura Bauglir encore une fois.
Mais l’épée noire se balança, revint d’un mouvement rapide du poignet, et la tête du Tyran sauta pour finir et roula en bas des marches. Alors son corps s’écroula, et bientôt il ne resta plus rien de lui. Sa tête se dessécha sur place et tomba rapidement en poussière. Un coup de vent passa. Il fut parti.

Chapitre 47 – La bataille

La parole est à Sébastien, chroniqueur de instant

On attaqua le château de nuit. Je suppose qu’ils devaient être au courant de notre manœuvre, mais il semble bien finalement que nous les ayons pris au dépourvu. Bauglir n’était pas encore sur la défensive. Nous avions rampé en silence jusqu’au ravin qui sépare le petit plateau du château, et je dois dire qu’on a béni nos pantalons de cuir, parce que le sol était blindé de ronces et d’orties. En revanche, on s’en est pris plein les mains. Une fois atteint le ravin, ce fut un jeu d’enfant que de jeter en travers une série de ponts de tronc d’arbre, qu’on avait traînés avec nous tout du long. Quelques flèches bien décochées, (les guerriers des villages de pierres sont décidemment de merveilleux archers), et voilà les mercenaires de garde morts sans pousser un seul cri. Nous lançons nos échelles, commençons à gravir. Cela semblait trop facile pour être vrai. Et en effet, à peine avions nous eu le temps de mettre pied sur les remparts que des cris nous ont alertés ; notre arrière garde était attaquée. Des elfes noirs avaient tenté une sortie aussi silencieusement que nous fomentions notre attaque ! Je dois dire, étant presque en haut de mon échelle au moment où se déclencha l’attaque, que je n’ai pas saisi grand-chose au départ. Une descente qui s’apprêtait à une dégringolade, une course dans les ronces, des ombres courant à mes côtés ; impossible de dire s’il s’agissait d’amis ou d’ennemis. J’entendais des flèches filer dans les airs autour de moi, et je me suis rapidement aplati au sol. J’espérais atteindre les chevaux, et surtout ne pas perdre les autres. Je savais qu’il me fallait rallier Tamul, mais dans cette obscurité, imaginez un peu ! J’entendis les sons d’un combat, le cri de ralliement des combattants des villages de pierre, et je me ruais dans cette direction. Quand j’arrivais au niveau des chevaux, où avait eu lieu ce combat, Tamul et les autres avaient déjà mis à terre ou en fuite la plupart des elfes noirs. Nous avons bondi sur les chevaux et à la suite de Tamul, avons chargé sur le gros des elfes noirs, qui combattaient les nôtres sur le plateau. Des remparts, des flèches tombaient, un peu au hasard. Je dégainai.
Le combat à l’épée, en vrai, ce n’est pas exactement comme l’entraînement. On brandit notre objet, mais comme on est attaqué de plusieurs endroits en même temps et qu’on ne sait pas trop différencier les ennemis des amis, ce n’est pas si simple. En quelques minutes cependant, nous avions rallié à nous la plupart des combattants, mais des renforts de mercenaires nous repoussèrent vers l’escalier, qui, patiemment taillé, nous permis de tenir quelques heures. Nous nous relayions pour en défendre l’entrée. Grégoire se prit un mauvais coup dans le ventre alors qu’il tenait l’escalier, mais je le perdis de vue. Nous tenions les hauteurs à présent, et Tamul faisait décocher une pluie de flèches sur nos assaillants. Nous souhaitions encore tenir le temps voulu par Tinnù lorsque nous fûmes attaqués de l’arrière.
Ils avaient prévu notre ruse dès l’origine, évidemment, et avaient placé des loups et des mercenaires dans la forêt, soigneusement camouflés, pour nous prendre à revers quand le moment serait venu. Nous nous trouvâmes donc acculés à la falaise, des ennemis montant derrière nous et attaqués de la forêt. Notre situation devint désespérée assez vite, et je crus bien que le combat s’arrêterait là, sans que nous ayons tenu suffisamment pour permettre à Tinnù d’accomplir sa mission désespérée.
Nous voyions le cercle de nos ennemis se resserrer, mais voilà qu’un cor résonne des profondeurs des bois ! Et sous la clarté des étoiles, qui se mettent soudain à briller d’un nouvel éclat, vient la dernière armée du Royaume de Galaeg !
Sur un grand cheval gris se tint le Roi Ninraeth, immobile et silencieux comme l’était son fils quelques jours auparavant, quand il nous libéra des mercenaires. Une rangée ferme d’archers elfes, couverts de leur armure finement ouvragée, l’arc à la main et l’épée au côté, se mit en ordre de bataille. Ils plantèrent chacun une dizaine de flèches devant eux, de façon à encocher leur traits plus rapidement, puis lancèrent une première salve. Une rangée de nos ennemis s’abattit. La seconde ne tint pas mieux, et nous tentâmes une sortie, pour rallier le Roi Galaeg.
C’est ainsi que Tamul, qui dans des temps antiques avait combattu les elfes pour s’emparer du Joyau, rejoint le Roi de Galaeg pour l’ultime bataille. Les archers elfes protégèrent notre fuite par une averse de flèche, et enfin, nous fûmes tous en sécurité sous l’abri des arbres – pour le moment.

Le combat devint plus égal, mais bientôt il me sembla que chaque ennemi tué était remplacé par deux autres. Les loups étaient d’une férocité sans pareil, mordaient à la gorge et déchiquetaient ceux qu’ils parvenaient à prendre. Sous mes yeux tomba Blandine, qui avait été nommée porte bannière pour notre Compagnie. L’étoile tomba. Quelqu’un saisit la hampe du drapeau et le releva, mais je ne pus distinguer si c’était elle ; mon cheval venait de s’écrouler en dessous de moi. Je vidais rapidement les étriers, et roulais au sol. Je me souviens ensuite d’une retraite malaisée dans les bois, alors que le nombre d’assaillants augmentait sans cesse. Les elfes se battaient maintenant au corps à corps, évitant la dispersion tant bien que mal. Je vis tomber à son tour le roi de Galaeg. Nous fûmes acculés à la paroi de hautes falaises de pierres, dans cette partie de la montagne où de hauts sapins voisinaient avec les petites mares sombres. Derrière nous, un roc solide nous soutenait. La nuit était bien avancée. Que faisait Tinnù à cette heure ? Qu’avait-il pu achever déjà ? Etait-il mort, ou s’était-il perdu dans un dédale de souterrain ? Je butais sur les buissons de myrtilles, me relevais promptement. Une fois, deux fois, vingt fois. Vint un moment, enfin, alors que la nuit semblait ne pas devoir finir, et le matin plus jamais ne se lever, où le dernier assaut se profila. Le combat cessa un bref instant, le calme avant la tempête, comme si chacun prenait son élan, sa respiration avant l’ultime plongée. Le silence se fit.
Alors, nos ennemis baissèrent leurs armes, et soudain notre cœur fut plus lourd que jamais. Un tambour résonna. Un ordre retentit. Les assaillants s’écartèrent, et quatre silhouettes encadrées de torches parurent.
Il s’agissait du chef des elfes renégats, Delu, drapé dans une cape ocre, qui tenait à la main une longue épée dans la lame semblait noire. Il était grand, plus grand que le roi de Galaeg n’avait été, et son visage était terrible, une flamme cruelle brillait dans ses beaux yeux elfiques. Il avait ployé le genou en un âge immémorial devant un autre ennemi, dont Bauglir n’était que le capitaine, et avait servi son maître depuis lors, rassemblant tous les elfes renégats, les pilleurs, les voleurs, les traîtres et les assassins sous sa bannière. Son blason était d’argent et de sang. Avec lui venait Osgar, le chef de chasseurs mercenaires. Homme de main de Bauglir, il était de tous les mauvais coups, et nul mieux que lui ne connaissait le désir de son maître. Il poussait devant lui, liée, maîtrisée et vaincue, une forme mince et fière. Tinnù, fait prisonnier alors qu’il cherchait son ami dans les cachots du château d’Eyldarac. Nous avons serré les dents à sa vue, mais nul ne dit mot, et pas un gémissement ne se fit entendre. Le silence était maintenant complet.
Derrière eux venait la dernière silhouette. Il était moins grand que Delu, mais bien plus terrible. Une couronne d’argent noircie reposait sur sa chevelure grise et longue. De son passé de ministre, il n’avait rien gardé. La cape noire qui le couvrait lui donnait des airs de grande chauve souris envolée d’une caverne antédiluvienne. Il était terrible, Bauglir, le Nécromancien, quand il vint savourer sa victoire, et nulle victoire n’avait été plus complète auparavant.
En cette heure, je dus serrer les dents et les poings pour ne pas pleurer de rage et de désespoir. Daniel ne s’en priva pas. Je distinguais Mathilde, Claire, mais Grégoire, Christian et Blandine n’étaient pas là. Mon cœur se serra en pensant à Jean-Marc, mort lui aussi, et dans quelles conditions terribles ? Il était le plus jeune de la Compagnie, encore un enfant, et j’aurais souhaité que sa fin ne fût pas trop terrible – mais je n’espérais d’aucune manière en la clémence du Tyran. Ainsi, nous n’étions plus que cinq, et plus pour très longtemps. La lune couchante éclairait la scène immobile et silencieuse.
- Voilà votre chef à tous, celui qui ne m’a échappé qu’une fois. Il a échoué. Il paiera pour avoir voulu me défaire.
On jeta Tinnù aux pieds du Tyran. Il s’empressa de se relever, mais Delu le remit au sol d’une claque.
- Aucun d’entre vous n’a à payer pour avoir été entraîné par cette larve. Vous pouvez déposer vos armes, je ne vous poursuivrais pas. Vous serez mes sujets, non mes esclaves. Acceptez vous ?
Le silence parcouru l’assemblée. Personne ne répondit. Tamul consulta Daniel du regard, sans doute parce qu’il était le plus grand d’entre nous et faisait donc un peu figure de chef. Celui-ci pleurait toujours en silence. Il n’eut la force de répondre, mais secoua vivement la tête. Je serrai mon épée de toute ma force. Il serait d’ailleurs plus juste de dire que je m’y cramponnai. En cette heure, seule cette épée comptait, et le nombre de guerriers qui pourraient la sentir. En cette heure, seul mon désespoir me donnait une rage que nul n’aurait pu comprendre. Je me fichais de victoire, je ne désirais plus que la mort, et la mort au combat. Le maître du désespoir ne pouvait nous vaincre, et même si tous nos espoirs n’avaient été guidés que par lui et avaient donc mené à notre perte, depuis la mise au point de notre plan jusqu’aux décisions de cette nuit, même s’il nous avait manipulés depuis l’origine, nous n’allions pas lui donner cette dernière gloire d’avoir réussi à briser ces derniers ennemis. Nous n’allions pas lui laisser cette joie. Nos épées pouvaient être brisées, mais nos esprits sortiraient vainqueurs de ce duel sournois.
Nous avons refusé toute négociation. Alors Tinnù se mit à rire, à notre surprise à tous. Il riait, et Bauglir partait dans une fureur qui ne faisait qu’augmenter sa joie ! Un vent d’Ouest vint retourner les étendards de nos ennemis, et chassa la fatigue de nos visages.
- Tu riras moins quand nous tuerons devant toi tes amis ! N’as-tu pas compris pauvre fou ?
Et fou, il semblait l’être, et son rire dément nous glaça plus qu’autre chose.
- Ne sens tu pas le vent tourner ? Pauvre fou toi-même ! N’as-tu donc pas encore compris ? Ce Joyau, jamais je ne l’ai espéré pour moi-même !

Chapitre 46 – Veillée d'arme

- Voilà, il doit être quelque part par là, annonça Tinnù face à une falaise de vingt mètres de hauteur sur cent de longueur. On n’a plus qu’à chercher.
- C’est par ici qu’est la grotte par laquelle vous nous avez amenés l’autre jour ?
- Exact.
Chacun des compagnons, accompagnés de quelques enfants du village (parmi lesquels Miriel et Damien, qui ne quittaient plus Daniel), se mirent à fouiller un morceau de la falaise. Une heure, puis deux, passèrent ainsi, jusqu’à ce que Christian s’approche de Tinnù.
- Tu sais, je crois qu’on ne cherche pas dans la bonne direction. Je ne suis pas certain qu’il y ait deux souterrains à cet endroit.
- C’est pourtant l’endroit que m’a indiqué le chef du village.
- J’y ai réfléchi aussi, risqua Blandine, et je pense qu’on est en train de chercher ce qui a déjà été trouvé.
- Tu veux dire ?
- Si les entrées du souterrain menant au château et du souterrain menant de la route à ce versant de la montagne ne faisaient qu’une ? C’est à dire, si le souterrain que nous cherchons démarrait dans la grotte ?
- C’est une possibilité.
Les trois compagnons se dirigèrent vers l’entrée de la grotte, quelques dizaines de mètres plus bas, contournant les petits sapins qui poussaient contre la paroi. Ils embarquèrent au passage Daniel et ses deux admirateurs qui fouillaient non loin de là. Tinnù et ses cinq camarades firent l’aller sans rien voir.
- Vous voyez… On l’aurait remarqué s’il y avait quelque chose.
- Je peux avoir une torche pour le retour ? quémanda Daniel.
Tinnù lui fila un des deux flambeaux allumés au départ, et retourna dans la grotte. Ils voulurent faire le chemin du retour rapidement ; mais Daniel traînait derrière avec les deux gosses, le nez en l’air. Il traînait si lentement qu’il finit par s’arrêter.
- Et bien alors, qu’est ce que tu fiches ?
- Je crois que j’ai trouvé le passage.
Un trou, quelques échelons de fer, surplombaient sa tête.
- Et ben ! Chapeau ! Comment t’as fait ça ?
- Une ruse de vieux coureur des bois…
- Et modeste avec ça…
- Vous voyez les enfants, quand on a été élevé dans les pays sauvages d’Afrique, comme ce fut mon cas, il y a des choses qu’on apprend que les autres ne savent pas. Alors que j’avais sept ans, mon père (qui était, soit dit en passant, le meilleur chasseur du village), m’emmenait traquer le gorille dans la forêt. Je vous garantis que si on ne pensait pas à lever le nez, on se retrouvait vite assommé par un de ces monstres poilus…
- C’est carnivore, les gorilles ? Je savais pas… ricanait Sébastien derrière lui.
- Tiens ta langue, inculte. Donc je disais qu’on allait chasser le singe. Ce n’était pas le seul risque dans ces contrées ! Un jour, une charge d’au moins cinquante éléphants a manqué démolir le village…
- Je croyais que tu étais né dans le 9-3 ?
- Non mais tu ne comprends rien… J’essaie justement de sublimer, d’apporter une saveur poétique à ma tendre enfance…
- Ahhh… alors, la charge des éléphants c’était celle des CRS ?
Très digne, entraînant les deux enfants béats d’admiration à sa suite, Daniel répliqua :
- Ton manque d’imagination est une insulte à la poésie, très cher.
Tinnù à côté prétendait s’être fêlé deux côtes dans son fou rire.
Pendant les quatre jours suivants, les compagnons s’entraînèrent au combat avec les autres villageois. Ils comptaient sur deux cents guerriers le jour du combat. Tamul leur avait fait amener des chevaux, et n’aurait été la perspective de la défaite, ils se seraient bien amusés. Le temps s’était décidemment remis au beau, et le vent soufflait continuellement d’Ouest, ce qui mettait Tinnù de particulièrement bonne humeur. Les villageois n’avaient pas l’air traumatisés par la perspective de la défaite proche ; ils vaquaient à leurs occupations comme d’habitude, et s’entraînaient avec un plaisir non feint. Ils savaient qu’au château aussi on devait tenir conseil, Bauglir devait avoir réuni ses mercenaires et les elfes renégats menés par le traître Delu. On supposait qu’ils n’avaient pas eu vent du retour de Tinnù. L’assurance que leur donnait la certitude de la victoire devrait les pousser à tenter une sortie, de façon à attirer les combattants dans un piège. Mais ils devaient ignorer que cette attaque n’était qu’un leurre, annonça brillamment Tinnù, fier de son plan à la noix.
- Une diversion ! s’exclama Claire d’un ton inspiré, satisfaite de son trait d’esprit.
Le dernier soir s’écoula, morne et sans joie, plein de l’attente de la bataille. Les hommes s’étaient rassemblés au cœur du village, devant un feu, et improvisaient une veillée funèbre. Un ménestrel s’avança et chanta pour nous la gloire des temps passés, la longue quête. Il acheva par un sonnet écrit dans la hâte, spécialement pour l’occasion, tandis que les flammes déclinaient doucement et se réduisaient à des brandons ardents que déjà recouvrait la cendre, ces braises rougeoyantes qui survivent au matin et que l’on ranime le soir pour la veillée suivante.

Combien se sont battus en vain
Marchant silencieux dans la nuit
Et faisant face aux ennemis
Pour agoniser au matin ?

Les orages grondent sans fin
Sur la forêt sombre et pourrie
Mais au dessus des ombres luit
L’étoile annonçant le matin

Et quand tout nous semble perdu
Je ne m’avouerai pas vaincu
Même au plus triste de l’errance

Tous les chemins sont dans le noir
Mais il reste encore un espoir
Dans les combats perdus d’avance

Un espoir… mais lequel ?

Chapitre 45 – Le village de pierre

Les chefs arrivèrent aux alentours de dix heures. Les Compagnons s’étaient habillés comme les hommes de pierre, mais avaient hérité des longs cimeterres de leurs geôliers de la veille. Morgal, qui s’était présenté à tous au village comme Tinnù, avait longuement questionné les prisonniers pendant la nuit. Les cinq loups qui avaient survécu au combat étaient nourris ; mais on ne s’approchait guère d’eux. On avait construit pour eux un enclos et les enfants du village – car il y avait des enfants, dans ce village, des gosses nés ici sans doute, ici où finalement, la vie continuait malgré tout – s’amusaient à leur lancer de petits cailloux, jusqu’à ce que Morgal, ou Tinnù, puisque Tinnù il y avait, mette fin à ce jeu cruel.
Tous se retrouvèrent dans la salle commune qu’ils avaient déjà visitée la veille. Des tisons fumaient encore, et il fut aisé de ranimer le feu. Les sept s’assirent sur un même banc. Tinnù reprit son fauteuil de la veille. A sa droite se tenait un des sauvages, plus richement vêtu que les autres. Un étrange pendentif de bois cylindrique ornait sa poitrine ; il était sans doute le chef de ce village. Les autres chefs s’étaient assis en face des sept. Ils étaient au nombre de six. On comprenait à les voir que tous les villages ne connaissaient pas le même développement et la même prospérité ; certains étaient en effet bien vêtus, de tissus colorés, tandis que d’autre ignoraient le tissage et ne possédaient pour tout manteau que des capes de paille. Quelques chevaux broutaient au côté de Cristal, la jument blanche de Tinnù. Tinnù salua et se présenta, puis céda la parole à Lamor, le chef du « village de pierre », qui se leva, et en termes courtois souhaita la bienvenue à chacun.
- Nous sommes réunis suite à un événement des plus regrettables, qui marque sans doute notre destin. Vous n’êtes pas sans avoir deviné que l’ennemi a pris le Joyau. C’en est donc probablement fini de la paix dans ce royaume. Nos observateurs n’ont décelé aucun mouvement suspect autour du château ; mais les prisonniers que nous avons fait la veille ont parlé pendant la nuit. Il semblerait que l’ennemi veut en finir avec ses derniers opposants, c’est-à-dire les jeunes gens ici rassemblés, avant de couvrir le monde de ses ténèbres. Son cœur doit déborder d’espoir à l’heure actuelle. C’est peut-être ce qui le perdra. N’oublions pas que si nos actes ne sont guidés que par le souci de continuer la lutte quoi qu’il advienne, les siens seront guidés par ses calculs et ses faux espoirs. Nous n’avons aucune chance de gagner, mais nous n’en avons jamais eue. Cette fois, que nous combattions ou non, le malheur tombera sur nos têtes. Nous ne pourrions même obtenir un délai. Mais nous savons que nous battre est la seule des options, si nous voulons nous faire pardonner le tort autrefois causé.
Un des autres chefs se leva alors.
- Je te remercie Lamor, de tes belles paroles. Mais si nous ne pouvons plus repousser le malheur et l’esclavage, pourquoi alors se battre ? Je ne crois pas que nous serons récompensés un jour de cet acte inutile. Il nous aurait fallu agir avant, maintenant, c’est trop tard. Tous ces mots n’ont qu’un but ; nous faire comprendre que nous irons nous battre parce que tel est notre destin. Or, je ne crois pas que ce soit là notre destin. Nous pouvons refuser de livrer bataille, si la bataille est inutile. Et c’est ce que je pense, moi, Tamul, chef des Usbakis.
Un grondement d’assentiment parcouru le petit groupe des chefs. Tinnù se leva alors et prit la parole à son tour.
- Je te remercie de ton intervention, Tamul. Tu connais ce pays depuis longtemps, et cette connaissance nous aurait été utile. Dommage, enfin. Car pour ma part, même sachant qu’aucun secours ne nous viendra et que ce combat est voué à l’échec, j’irais le mener, seul si je dois. Vous pouvez me demandez pourquoi ; je vous répondrais que je n’en sais rien. J’ai été envoyé ici pour mener ce combat, et je renonce moi-même à comprendre. Mais s’il y a une chose que je puis encore faire de bon sur cette terre, avant que les ténèbres ne la recouvre, alors je la ferais, aussi vrai que le Roi m’a nommé Tinnù pour combattre dans le crépuscule. Qui m’aime me suive ! mais ma décision est déjà prise. Qui me suivra ?
- Nous, nous te suivrons quelle que soit la fin. Tu le sais déjà, dit Blandine, et personne ne la contredit parmi les sept.
- Fort bien. Le Roi t’a nommé Tinnù, mais quelle aide apportera t-il au moment du combat ? Viendra t-il en personne ? demanda encore Tamul
- Il n’y faut pas compter. C’est à nous de faire le travail, lui ne peut agir à notre place. Nous devons agir comme si le salut ne dépendait que de nous.
- Mais il ne dépend plus de nous, justement.
- Que m’importe ! J’irais, et je pressens que ma défaite ne se situe pas là où réside ma plus grande crainte. Mais de quoi l’avenir est fait, je l’ignore.

Mathilde et Daniel n’avaient que faire des discussions stratégiques qui tournaient en rond depuis le début de la journée, et la curiosité les titillait. Après un bon déjeuner, ils partirent tout deux visiter le village, tandis que les autres s’enfermaient à nouveau dans la salle commune et continuaient leurs discussions oiseuses : il s’agissait maintenant de savoir comment on attaquerait le Tyran, sachant que quel que soit le moyen d’attaque, on ne pourrait vaincre. A la pensée du millier de loups et des centaines de mercenaires qui attendaient leur heure dans le château, Mathilde sentait la nausée lui monter aux lèvres.
Le village était pourtant plein de vie, en cette belle après midi ensoleillée. La neige avait fini de fondre, et il faisait bon vagabonder dans la clairière. Ils tombèrent en arrêt devant un nuage que transperçait la lumière près des bois, dessinant des raies où les poussières d’or dansaient d’éternels ballets, puis s’attardèrent dans une cabane de berger où l’on avait construit un fourneau qu’ils s’amusèrent à allumer. Puis ils rentrèrent au village, se demandant un peu de quelle façon Tinnù avait prévu leur fin à tous. En entrant au village, ils passèrent devant la cabane qui leur avait été prêtée, et Mathilde observa le même manège dont elle avait été témoin au matin. Une femme déposait de la nourriture sur le pas de la porte d’une maison toute calfeutrée, une main se tendait et récupérait la gamelle. Ils demandèrent à la femme la raison de son manège. Une vieille folle, qui vivait là sans voir personne, était arrivée un demi siècle plus tôt. Il lui arrivait d’échanger la nourriture contre quelques prédictions, de temps à autres. Deux gamins délaissèrent leur barrage pour tourner autour de Daniel comme des mouches.
- Laissez nous, maintenant ! s’énerva Mathilde.
- Bah… laisse les. Je parie que je les intrigue. Je dois être le seul Noir à des kilomètres à la ronde !
- C’est ton problème, si ça ne te gêne pas.
- Vous vous appelez comment, les gars ?
- Damien.
- Miriel.
- C’est cool ça ! Et vous êtes nés ici ?
Les deux gamins hochèrent la tête.

- Tu te rends compte ? C’est quand même la belle vie d’être ici ! Pas d’école, pas de flics, pas de contrainte…
- Pas de douche chaude, pas d’ordinateur, pas de cinéma…
- Mais ils n’en ont pas besoin ! Ils ne savent même pas ce que c’est, ils ne l’ont jamais su ! Donc, ça ne leur manque pas !
- Ce n’est pas l’école qui me manque, personnellement… Dis moi, je suppose qu’ils vont en avoir fini avec toutes leurs négociations. On devrait peut-être aller voir ?
- J’espère qu’ils n’auront pas oublié ce pauvre Yo-yo, dans tous leurs beaux plans…
Justement, Tinnù sortait de la salle commune, les autres à sa suite. Les voyant, il se dirigea vers eux.
- Nous avons prévu de nous battre dans quatre jours, à la nuit tombée.
- Cool ! Euh… tu sais mener un combat, toi ?
- Ce n’est pas moi qui vous mènerait, mais le chef Tamul.
- Et toi ?
- Pendant que vous livrerez combat, je m’introduirais dans le château et ferais mon possible pour retrouver Yo-yo… et si possible, reprendre le Joyau.
- Aucune chance de succès.
- Je sais. Mais c’est le plan le moins stupide que nous ayons trouvé.
- Et comment comptes-tu t’introduire dans le château ?
- Par le souterrain, voyons ! L’auriez-vous oublié ? s’exclama Christian qui s’était approché.
- Et le souterrain, vous savez où le trouver ?

Chapitre 44 – Heureuses retrouvailles

Enfin, alors qu’ils allaient rejoindre la forêt, ils parvinrent à une palissade en bois de frêne. Le cavalier, toujours en tête, frappa à la porte, qui s’ouvrit lentement, tirée par deux hommes.
C’est un village de l’âge de pierre, souffla Christian.
Vous croyez qu’ils s’appellent tous Pierre ? murmura Mathilde
Ouais, et Guy, c’est toi… Les cheveux sales… ça te va bien, non ?
Et, Puiarh, prononça Daniel. T’as besoin qu’on te lave la tête ?
Non, faut dire Piiiaeurh, enchaîna Grégoire à voix basse.
C’est quoi votre trip ? s’enquérra Blandine, tandis qu’une Mathilde mécontente se passait la main dans des cheveux qui ignoraient effectivement l’usage du peigne et du shampooing depuis quelques jours, comme les tignasses de tous ses compagnons d’ailleurs.
T’as pas vu Rrrrrrr ?
Non, c’est quoi ?
Un film idiot, répondit Daniel qui s’empressa de le lui raconter.

Ils étaient parvenus sur la place du village. Un feu brûlait en son centre, à droite, sous une petite maison ronde se trouvait un four en pierre cuite. Quelques cochons dans un enclos. Des maisons basses, en bois et en terre, des toits de bardeaux. Une fontaine non loin du feu. Le cavalier mit pied à terre, attacha sa bête à la clôture des cochons. Sur un signe de lui, tous lui emboîtèrent le pas, chasseurs, hommes de pierre et les maintenant sept compagnons. Ils pénétrèrent dans une maison basse, sans étage, faite de bois mais dont les parois étaient recouvertes de peaux. Autour des murs courait un banc. Au centre, des braises rougeoyantes. Il faisait chaud et sombre à l’intérieur, une fois rabattue la peau de cerf qui formait la porte étroite et basse. Les sept restèrent debout, près de la porte, tandis que les autres s’asseyaient, et qu’on entassait les prisonniers dans un coin. Le cavalier prit place dans un fauteuil plus haut que les autres qui faisait face à la porte.
Vous voulez peut-être savoir où vous êtes et qui je suis ? demanda t-il. On devinait à sa voix qu’il souriait. Cela ne présageait rien de bon augure. Daniel, insouciant du danger qu’ils couraient toujours et des complots qui pouvaient se tramer, continuait à raconter le film Chabatien à sa voisine.
Vous êtes ici dans le village des ombres.
Ah… bien. Et vous, vous vous appelez ?
Pierre, souffla Mathilde.
Pierre, reprit Daniel, qui perdit là une belle occasion de se taire.
Grégoire frémit de cette grossièreté qui pouvait les perdre. Mais contrairement à toute attente, le cavalier se mit à rire. Sans mot dire, il retira sa cape, à la suite de ses hommes qui s’étaient dévêtis, dans la chaude atmosphère de la salle commune. Quand son capuchon tomba, même Daniel arrêta ses bêtises. Claire fut la première à retrouver ses esprits.
Morgal !
Asseyez vous ! Il y a de la place, il me semble, et vous devez être épuisés… quoi que je constate que vous êtes restés semblables à vous-mêmes. Toujours le même humour à faire peur, n’est ce pas ?
Quand l’humour est tout ce qui reste…
Vous avez raison.
Alors, tu es revenu ?
Vous me manquiez…
Tu es au courant ?
Oui.
Tu sais que tout est foutu ?
Il y a encore quelque chose qui ne l’est pas, mais nous en parlerons demain, quand nous tiendrons conseil. Pour instant, mangez et reposez vous. Ne vous inquiétez pas outre mesure de l’avenir. Si je suis revenu, c’est que j’avais encore quelque utilité ici ! Et donc, vous aussi…
Et pour Yo-yo ?
Y pensez n’apportera guère d’espoir, mais si nous pouvons encore quelque chose pour lui, nous le ferons.
Tous étaient suffisamment épuisés pour l’écouter sans en demander plus, et ils lui obéirent sans discuter. Une heure plus tard, ils étaient allongés et bordés dans des couches de fourrures et dormaient, en dépit de tout désespoir.

Un rai de lumière particulièrement perçant éveilla Mathilde ce matin là, troisième depuis leur capture par les chasseurs mercenaires. Le temps s’était décidemment réchauffé, et quand elle sortit de la maison, clignant des yeux, ce fut pour trouver un petit matin frais mais prometteur. Les brumes matinales s’effilochaient aux cimes des sapins. Le village était calme, quelques femmes traînaient autour du four et de la fontaine. Aucune trace de ses amis au premier abord. Dans une maison à la porte fermée, une femme chantait. Une de celle qui cuisinait du pain au four s’approcha de la maison, se pencha et déposa une miche au sol après avoir frappé. Quelques instants plus tard, une main se tendit et récupéra le pain. Mathilde fit le tour du village et les trouva assis au bord de la rivière, sur laquelle se balançait une pirogue. Elle s’accroupit à son tour, et les neuf compagnons auraient été réunis si Yo-yo n’avait fait défaut.
Un grand conseil est prévu pour tout à l’heure. En attendant, racontez- moi ce qui vous est arrivé depuis mon départ !
Ils racontèrent à tour de rôle, parlèrent longtemps alors que le jour avançait, questionnèrent longuement Morgal. Mais celui-ci restait silencieux sur beaucoup de points.
Qui sont ces hommes exactement ?
Rien d’autre que des hommes. Ils ont quitté le monde il y a longtemps, ayant juré ne pas connaître le repos tant que le Joyau ne serait pas retrouvé, ou bien ayant tenté de mettre la main dessus à leur fin propre. Puis, ils ont oublié leur quête, et lui ont tourné le dos. Mais ils sont condamnés à attendre là que leur serment soit rempli.
Ils sont si nombreux que ça !
Il y en a seulement une cinquantaine dans ce village. Mais il existe d’autres villages, peuplés d’autres hommes ayant abandonné d’autres quêtes.
Ils nous aideront ?
Sans aucun doute. Ils ne craignent rien, n’ont aucun espoir de toute façon, si ce n’est celui d’être pardonné et accepté dans l’Autre Royaume. Les autres villages se rallieront à nous, et les chefs des différentes tribus ne devraient pas tarder. Nous allons tenir un ultime conseil et prendre nos décisions.
Tu as encore de l’espoir ?
Aucun. Il est certain que nous attendrons longtemps dans ce village après notre échec, à moins que le Tyran n’ait besoin d’esclaves. Mais j’ai cependant une certitude : nous devons tout essayer. Parce que nous avons juré de le faire. Parce que même si c’est inutile, le remords ne nous poursuivra pas pour le restant de nos jours. Tout le monde, un jour ou l’autre, effectue par devoir un acte totalement inutile et gratuit. Et bien, c’est ce que nous allons faire.

Chapitre 43 – Le cavalier

Cette histoire n’est pas cependant pas tout à fait terminée, et il reste quelques péripéties à narrer.
Alors que nos amis s’enfonçaient vers leur destin, un peu plus loin dans la montagne, à un endroit où le défilé s’élargissait un peu, un cavalier se tenait immobile sur sa monture. Seul, un nuage blanc s’élevait au dessus de son visage. Le cavalier aussi était vêtu de gris, comme les chasseurs qu’il traquait. Ce cavalier devait vivre aussi longtemps qu’il pourrait poursuivre les chasseurs de sa colère, et il n’avait donc pas l’espoir de trouver un jour le repos. Pour l’heure, il se tenait parfaitement immobile, gris sur un cheval d’argent, engoncé dans sa cape grise, le lourd capuchon baissé sur son visage. Une épée brillante luisait devant son genou droit. Il était figé dans une attitude d’attente, lorsque les premiers loups éclaireurs passèrent comme des flèches blanches sur les pierres noires devant lui. Il les laissa passer. Les hommes arrivèrent à leur tour, encadrant huit prisonniers essoufflés par la course.
Le cavalier se dressa sur ses étriers, et poussa un unique ordre, qui rebondit sur les parois comme un cri de guerre indien.
Les plus abrutis par la marche forcée (Jean-Marc et Claire) ne remarquèrent rien ; ils prirent simplement du plaisir à s’arrêter. Les autres levèrent la tête en entendant le hurlement. Les chasseurs s’étaient immobilisés, sortaient maintenant leurs épées. Des flèches fusèrent dans le silence. Un simple sifflement, à peine ; un cri dans l’air glacé. Quelques loups s’effondrèrent, les autres se retirèrent contre un rocher, la queue entre les pattes en grondant sourdement. Les chasseurs devaient porter quelque cotte de mailles sous leur vêtement, car les flèches rebondirent sur leur poitrine et tombèrent au sol. Ils brandirent leur cimeterre et s’égaillèrent dans la nature, saisissant chaque prisonnier par le poignet.
Alors fut déclenché l’assaut. Avec un deuxième cri, le cavalier sorti à son tour son épée. Un éclair d’argent au poing, il se rua sur le groupe dispersé. Alors surgirent de derrière chaque pierre un homme. Blandine eut la vision d’une série d’hommes préhistoriques des âges antiques se ruant sur eux ; elle n’était pas loin de la vérité ! Ils martelèrent le crâne des chasseurs avec des sortes de marteaux de pierre et de bois, de grands fouets de cuir s’entrelacèrent autour des jambes. Le cheval blanc allait et venait, l’épée déjouait les attaques, désarmait et blessait. Une mêlée confuse régna quelques instants, chacun s’escrimant sur son plus proche ennemi. En une dizaine de minutes, les chasseurs étaient presque tous maîtrisés, liés au sol à l’aide des lanières de cuir ou tués. Les anciens prisonniers s’ébrouèrent, se demandant quelle bonne – ou mauvaise – fortune était la leur. Leurs libérateurs – ou nouveau geôlier, allez savoir – rassemblaient maintenant les chasseurs, les liaient les uns aux autres. Leur chef, qui n’était pas descendu de sa monture, donnait de brefs ordres. Les compagnons s’aperçurent que lui parlait français. Une fois tous rassemblés, les Compagnons se comptèrent du regard. Blandine fut la première à exprimer ce que chacun pensait :
Où est passé Jean Marc ?
Un des chasseurs, de ceux qui étaient en tête, l’avait saisi par le poignet en entendant siffler les flèches. Ni une, ni deux, il avait pris la poudre d’escampettes, traînant l’infortuné Yo-yo derrière lui, puis le jetant sur son épaule comme un vulgaire sac de patate pour aller plus vite. Un des loups le guidait. Le château était à moins de trois kilomètres ; moyennant une course rapide, il pouvait y arriver.

Le grand cheval blanc échoua à rattraper le fugitif.

Le cavalier rejoignit le groupe plus tard, avouant son échec. Entre temps, tous s’étaient mis en route, s’enfonçant dans la montagne, non en refaisant le chemin déjà parcouru, mais en se dirigeant droit vers la paroi. Une ouverture étroite, à peine visible derrière un sapin noir, leur laissa passage. Ils pénétrèrent dans la grotte, non sans appréhension. Devant eux quelques uns de leur curieux sauveurs allaient, torche en main. Derrière eux suivaient les prisonniers, enchaînés les uns aux autres, puis les cinq loups qui avaient survécus au combat, tenus comme en laisse par une longue lanière de cuir. Enfin venait le reste des étranges combattants.
Ces hommes étaient vêtus de tissus grossiers, tissés dans des fils de lin épais ou des cordages rêches. Leurs bottes étaient de cuir, fourrées à l’intérieur, ainsi que leur gilet. Leur ceinture était de cuir ouvragé, sombre, et sous la tunique grossière qui leur battait les mollets on voyait un pantalon de peau de loup bien tannée. Comme le cavalier, une capuche était rabaissée sur leurs yeux, mais on distinguait les visages sévères rongés par la barbe. Ils avaient tout l’air de sauvages sortis de leur forêt.
Le voyage souterrain ne dura qu’une dizaine de minutes. Ils furent rejoints à la sortie par le cavalier, qui mena par la suite la petite troupe.
Lui était habillé mieux que les autres. Ces vêtements étaient gris, mais finement tissés, et on voyait des fils d’argent ouvrager l’extrémité de ses manches et le bas de son pantalon. Une grande cape presque blanche était aussi tissée d’argent.
Ils se trouvaient sur le versant d’une colline accidentée à leur sortie. Les sapins et les frênes étaient sombres dans la soirée calme. Ils traversèrent un labyrinthe de pierre, qui ressemblait à un jeu de dé pour géant, puis un terrain plat entre les surplombs à pic, où poussaient de très hauts sapins entourant des mares noires. Le soleil allait se coucher quand ils atteignirent le village. Le temps s’était soudain fait moins lourd, et dans son au revoir le soleil brillait plus qu’il n’avait fait de toute la journée. Des nuages traînaient entre les sapins, alors qu’ils marchaient à flanc de coteau. La lumière était filtrée par les branches, et tombait en rayons autour d’eux. Une telle lumière aurait fait le bonheur d’un cinéaste. Les arbres s’espacèrent, et soudain ils se retrouvèrent marcher dans une sorte de clairière au relief accidenté, et ils longeaient en marchant des cabanes de berger en ruine, simples pans de murs en pierres rondes.

Chapitre 42 – Prisonniers !

Une demi heure, peut-être plus, s’écoula lentement. Grégoire avait vérifié le verrou ; impossible de dormir. Jean-Marc tomba dans une somnolence malaisée. Il ne sommeilla pas longtemps. Les dormeurs se levèrent en sursaut dans un même mouvement : un coup venait d’être porté contre les battants.
Au deuxième coup, tous se ruèrent hors de leur duvet. Mathilde sauta sur le lasso, Daniel empoigna son bâton de marche, Les autres sortirent canifs et Sébastien tira de son sac un revolver, tout ce qui avait de plus réaliste. Il avait omis d’en révéler la présence au chef de l’expédition.
Leur pauvre défense fut enfoncée par la bourrasque humaine qui brisa les battants de bois après le quatrième coup. Les armes furent arrachées sans qu’ils aient le temps de s’en servir. Mathilde et Daniel, au fond de la grange, tinrent à peine plus longtemps que les autres face à la meute déchaînée. Quelques minutes à peine après le début de l’assaut, tous gisaient soigneusement ligotés (notamment grâce au lasso dont on s’était fait un plaisir d’attacher la belliqueuse Mathilde) sur la paille. Des hommes de haute taille s’envoyaient des ordres dans une langue gutturale ; les loups gris et blancs se léchaient les babines et grondaient sourdement vers les prisonniers. Yo-yo était blanc de peur. Tous avaient blêmi maintenant, jusqu’à Daniel qui était d’un gris terreux. Aucun des huit compagnons n’en menait bien large. En fait, ils étaient tous dans leurs petits souliers. Les hommes qui commandaient étaient peu nombreux ; une dizaine, tout au plus. Les loups, qui faisaient l’effet de gros chien de chasse mal dressés, devaient être plusieurs centaines. On les entendait aller et venir autour de la grange, et ils entamèrent un chant sauvage de victoire quelques instants après la bataille. Leur maîtres étaient vêtus de vêtements amples de toutes les nuances de gris possibles. Certains étaient presque en blanc, d’autre portaient un habit si sombre qu’on l’eut dit noir. Les capuches tombaient bas sur leur visages masqués. Ils portaient à la ceinture de courts cimeterres et dans leur dos de petits arcs rigides. Les carquois étaient pleins de flèches empennées de noir, à la hanche. Ils parlaient peu.
Ils firent un feu à l’entrée de la grange, et certains des loups vinrent s’y réchauffer. Ils se léchaient les pattes, se grattaient la tête, avaient tout l’air de bons chiens de traîneau. Christian, seul à distinguer ce qui se passait dehors, en faisait la description aux autres. Il s’avéra que la plupart des loups disparurent au cours de la journée, qui s’écoula, lente et sans nouvelles. Les compagnons profitaient de chaque écart de leurs geôliers pour se questionner. Ceux qui avaient cru voir des espions dans la journée, les jours précédents, triomphaient.
- J’le savais, j’le savais qu’on était suivi, gémissait Christian.
- C’est des potes de Bauglir à votre avis ?
- Ca veut dire qu’il est tout proche de la réussite… Peut-être a-t-il déjà mis la main dessus ?
- Silence, on nous observe… fit remarquer Sébastien.
- J’le savais, j’le savais qu’on était suivi, continuait Christian.
Ils passèrent la journée dans la grange, sans échanger un mot avec leurs geôliers. La crainte disparue en cours de journée, pour faire place à l’ennui et l’impatience. Mais qu’attendaient leurs ravisseurs ? Pourquoi restaient-ils coincés dans cette grange ? Malgré le feu allumé devant la porte, ils grelottaient dans la paille. De temps à autre, un loup hurlait ou grognait. Il devait en être resté une dizaine auprès des hommes. Ils firent cuire de la nourriture dans la soirée ; une odeur de grillade insupportable pour des estomacs affamés les poursuivit jusque tard dans la nuit. Ils finirent par tomber tous dans un sommeil agité, crevant de froid sur leur tas de paille, toujours ligotés, entassés les uns sur les autres.
De grands coups de vent secouèrent la cime des sapins et tourna autour des vieux bâtiments pendant la nuit. Les tisons craquaient juste à côté d’eux, les flammes devaient danser.
Au réveil, un lourd silence pesait sur tout le pays. Les compagnons parlèrent moins que la veille. L’air portait comme une menace en lui. L’angoisse culmina en fin d’après midi, et les langues se délièrent.
- Je suis désolé, j’aurais dû savoir que nous ne pouvions rien sans Morgal, murmura Grégoire.
- T’excuse pas. On a tous fait la même erreur.
- On s’est jeté dans la gueule du loup.
- De toute façon, c’était idiot de partir sans plan, sans la moindre idée de ce qu’on allait faire. On se serait retrouvé bien con une fois le Joyau en main, sans savoir qu’en faire ! Sans compter les poursuites auxquelles on aurait eu droit après…
- Vous croyez qu’ils vont nous faire quoi ? demanda Yo-yo d’une petite voix.
- On ne vaut rien pour eux.

Le temps se fit plus calme encore, plus immobile. L’air était lourd d’attente et de menace.
Il était trois heures de l’après midi quand les hommes se levèrent, y compris ceux qui étaient de garde, et se tournèrent vers le Sud, comme si un appel leur parvenait de très loin. Puis ils poussèrent de grands cris, s’activèrent, éteignirent le feu et les compagnons furent remis sur leurs pieds.
- Qu’est ce que ça signifie ? demanda Mathilde.
- Ca signifie que nous avons échoué. Le Joyau est entre ses mains, lui répondit Grégoire.
- C’était folie que de tenter quelque chose sans Morgal.
- Dans un sens, c’est pas plus mal qu’il ne revienne pas. On a tout gâché.
C’était Yo-yo qui parlait ainsi.
Tout gâché : ces mots, chacun les médita dans un cœur lourd, tandis qu’on les poussait vers la porte, puis sur la route de cailloux pour ce qui devait être leur dernier voyage.

C’est ainsi que la Compagnie des pèlerins marcha ensemble pour la dernière fois, sans son chef qui avait tant manqué. Si Morgal avait été présent, leur cœur n’en aurait pas été moins chargé, et leur peine moins lourde, mais au moins auraient-ils été tous réunis pour la dernière marche. Les hommes en gris les pressaient ; les loups couraient, de long en large, autour du petit groupe. Par moment, ils devaient se mettre au petit trot.
Au moins allaient-ils voir le château de près, maintenant, et contempler le Tyran dans toute sa gloire retrouvée. Les bons allaient désespérer et les mauvais jouir d’avance de leurs victoires certaines. Leur défaite était pire que tout en cette heure. Daniel et Sébastien crânaient en avançant, défiant les hommes en gris du regard. Claire serrait les dents ; Grégoire soutenait Yo-yo qui pleurait. Les cailloux roulaient sous la neige, qui s’était arrêtée de tomber. Maintenant, le paysage était prisonnier d’une carapace gelée qui éteignait le moindre signe de vie. La lumière de cette fin d’après midi diffusait une ombre polaire, et des nuées boréales traversaient le ciel. Le Haut Plateau était comme transporté dans une contrée nordique, que jamais plus le printemps ne viendrait visiter. Ils parvinrent à une descente rapide. A côté d’eux coulait un torrent, qu’on entendait encore sous la glace et les branchages de sapin tombés la nuit dernière, alors que soufflait le vent. Un étroit défilé s’ouvrit devant eux. Le paysage devint lunaire : ici, la neige avait à peine pu tomber, les parois se resserrant dans les hauteurs. L’air était sinistre. La route serpentait à côté du torrent. Des stalactites de glace surplombaient leur crâne de façon menaçante. Des sapins noirs, rachitiques, tentaient de résister aux assauts d’un vent glacial qui s’engouffrait dans le défilé et transformait les Compagnons, peu habillés pour ce genre d’expédition polaire. Ils surent qu’ils approchaient de la fin, et la tête baissée, avançaient sans dire mot, n’espérant aucune grâce et aucune chance.

Et c’est ainsi qu’ils s’enfoncèrent dans le couloir, frôlant les ombres de la mort et avançant vers une issue certaine, dont toi, lecteur, ne peut douter un seul instant

C’était la fin.

Chapitre 41 – Le hurlement du loup

Grégoire ne crânait plus du tout. C’était la troisième fois dans l’après midi qu’il se retournait subitement vers les bois. Les sapins noirs dégouttaient d’eau, et l’amas de branches et d’épine n’était plus qu’un conglomérat gluant. Tout suintait. La toile de tente pesait une tonne sur son dos. Et encore un craquement dans les bois ! Exactement comme si quelqu’un, ou plutôt plusieurs personnes, les suivaient dans l’ombre. Mais il avait beau scruter la forêt de part et d’autre du chemin, il ne distinguait rien d’anormal. Tout le monde était inquiet maintenant, Blandine et Sébastien avaient même cessé leurs chamailleries. Ils marchaient en rangs serrés, Christian tenait la carte. Claire traînait et jetait de temps à autre, elle aussi, des regards inquiets dans les profondeurs des bois.
- Tu as entendu quelque chose ?
- Oui. Une série de craquement, comme quelqu’un qui marcherait à notre hauteur.
- De quel côté du chemin ?
- Je ne sais pas… Tantôt l’un, tantôt l’autre. Tu as aussi remarqué ?
- Oui. Inutile d’en parler aux autres, je pense qu’ils sont déjà assez joyeux comme ça.
On arrivait à un croisement.
- On devrait presque y être. Normalement, la vue doit se dégager d’ici cinq cents mètres, en arrivant au lac. Ensuite, c’est tout droit jusqu’à la ferme.
- J’espère au moins qu’elle est habitée, votre ferme.
Yo-yo boitait légèrement, ou bien faisait semblant. Il en avait sa claque, et tous les autres aussi. Le brouillard planait sur l’eau, et ils ne purent distinguer la berge opposée. Le bois de sapin qu’ils traversèrent ensuite était aussi humide et sombre que le reste. Le froid engourdissait leurs doigts. Mathilde serrait les dents, celles de Daniel s’entrechoquaient dans un effort de paraître comique. Il était dix huit heures précisément lorsqu’ils posèrent leur sac sur le plancher sec d’une grange sombre. La vue de la paille les réjouit. Ils dînèrent sur le pouce et chacun s’enfonça dans son duvet, tandis que Claire et Grégoire étendaient la tente. Bientôt, ils furent tous au chaud dans la paille, à discuter.
- On sera demain au plus tard au château !
- Si tu veux Dany… sauf que personne n’a jamais réussi à l’atteindre…
- Si ! Le vieux qu’on avait rencontré au pèlerinage !
- Et bien, il est le seul…
- Ne sois pas pessimiste comme ça, Claire… Qu’est ce que t’as : le cafard ?
- Non. Mais c’est impossible que ce soit aussi facile. ça ne correspond même pas à la prophétie. T’en penses quoi, Greg ?
- Je suis assez d’accord. N’oubliez pas les loups, la perte de l’espoir et le retour de Morgal !
- T’es nul ! Morgal est mort, il ne va pas revenir comme ça ! lâchait Daniel
- C’est un elfe, bouffon, il ne peut pas mourir aussi bêtement !
- Qu’est ce que t’en sais ?
- C’est pas la peine de recommencer cette discussion, les gars. Il y a une autre question que nous devrions nous poser.
Tous les regards convergèrent vers Blandine.
- Quoi ?
- Que fera t-on du Joyau si jamais il vient en notre possession ? Morgal était d’avis de le donner à un Roi, mais nous ignorons totalement où le trouver.
- Et si on le rendait au roi des elfes ? proposa timidement Yo-yo.
- Il paraît que ce n’est pas une excellente idée…
- On ne peut tout de même pas le détruire ?
- Non… mais on peut le garder… En attendant…
- Grégoire ! Le programme pour demain, c’est quoi ?
- Demain, on se lève tôt, et on fonce sur le château.
- Et si on met la main sur le Joyau ?
- Faites moi confiance. On ne mettra pas la main dessus. Mais au moins, on sait ce qu’on doit faire, et où est notre devoir. Alors accomplissons- le, et le reste suivra.
- Bien dit !
- Et sur ce, je vous suggère de dormir tôt.
Une partie de la bande tenta de suivre ce conseil. Claire et Mathilde se racontèrent leurs camps scouts pendant un temps. Daniel et Sébastien tentaient d’effrayer les filles avec des histoires de fantômes. Jean-Marc ne parvenait pas à trouver le sommeil aux côtés de ses remuant voisins. Il n’arrivait pas à se réchauffer les pieds. Et ne pouvaient-ils pas se taire, ces imbéciles ? Vrai, jamais il n’aurait pensé qu’une telle aventure puisse trouver des passages aussi peu romanesques. Mais comment Morgal avait-il pu imaginer une seule seconde que de tels crétins participent à une épopée telle que celle dans laquelle il les avait lancés ? Il entendit Christian soupirer. Les bruits s’estompèrent peu à peu, et il tomba dans un sommeil agité : Morgal allait et venait dans un pays de marécages, sur un grand cheval d’argent. Au dessus des arbres s’élevait une forteresse, ses bannières claquant au vent. Il se réveilla en sursaut, consulta sa montre. Deux heures. La porte de la grange était entrouverte. Une ombre se tenait dans l’embrasure. Jean-Marc se leva, alla rejoindre Grégoire. Le plafond s’était levé pendant leur sommeil, et ils voyaient maintenant un large plateau entouré de monts, sans aucune autre lumière autre que la lune et les quelques étoiles dont la lueur se frayait un chemin à travers un épais manteau d’argent. Et…
- Tu as vu ? Il neige…
Il y avait bien cinq centimètres de poudreuse qui engloutissaient le paysage et reflétaient la lumière stellaire. De tout petits flocons volaient.
- ça vient de commencer. Je me suis réveillé en entendant la pluie s’arrêter de battre les tuiles.
Grégoire avait l’air soucieux.
- Viens, allons nous coucher.
Les pieds de Jean-Marc étaient à nouveau transformés en glaçons. Grégoire et lui s’allongèrent sans broncher, quand soudain…
Ils se relevèrent sur leurs coudes.
- Qu’est ce que c’était ? Demanda Jean-Marc d’une toute petite voix.
- Un hurlement que j’ai déjà entendu… Il y a des années de ça.
Quelque part dans les gorges, derrière la grange, le grand loup gris venait de hurler.

Chapitre 40: brouillard sur le plateau

Le brouillard tomba vers dix huit heures sans qu’ils le voient venir. De sourds grondements résonnaient entre eux : l’air chaud montant disputait le terrain à l’air froid, et les nuages livraient bataille au dessus de leur tête. Tous étaient d’avis de faire halte dès que possible, avant même d’arriver à destination. Ils dressèrent leur camp à une vingtaine de kilomètres de Caveyrac au sommet d’une colline, au milieu de nulle part. De temps en temps, ils distinguaient quelques sapins sur le flanc opposé. Un torrent coulait non loin de la tente. Ils s’étaient arrêtés assez tôt, et après discussion convinrent de s’installer convenablement, en vue d’une nuit qui devait être particulièrement froide. Ils fixèrent la tente à l’aide de quelques branchages, et firent une abondante provision de bois mort qu’ils stockèrent près de chaque ouverture. Ils mirent feu à deux bûchers, montés à côté des réserves de bois. Les autres ouvertures, que laissait paraître le double toit, furent bouchées par la mousse. Près du feu de bois qui menait vers le torrent, on installa un coin pour manger. Les ponchos furent accrochés à la manière de bâches pour protéger la « salle à manger ». On mit à chauffer de l’eau, en vue d’une bonne soupe chaude, et chacun étala son duvet sous l’abri aménagé. Le temps était franchement glacial ; leur souffle montait dans l’air en buée, et ils parlaient peu, affairés chacun à leur tâche. Daniel calculait avec Grégoire combien de temps il leur faudrait le lendemain pour parvenir à Caveyrac, où ils avaient l’intention de dormir. Blandine cherchait un patelin quelconque où ils puissent faire leurs provisions pour leur virée dans le « Triangle ». Dehors, Claire, Mathilde et Sébastien ainsi que Jean Marc se chauffaient près du feu sous prétexte de faire la popote pour le soir. Christian, plus courageux, cherchait du bois.
Il s’était un peu éloigné du campement, prenant soin de casser les brindilles, un peu plus sèches que le bois qui reposait à terre. Au bout de quelques minutes, il s’aperçut qu’il s’éloignait au risque de se perdre. Il décida de retourner sur ces pas, quand soudain il crut entendre un léger sifflement. Il se retourna brutalement. Rien ne perçait le brouillard ; sans doute quelque coup de vent dans les sapins. Il regarda en direction du bivouac, avant de se mettre à cavaler dans la direction inverse : cette fois, plus de doute possible, il avait définitivement entendu quelqu’un courir. Il ne parcourut que quelques mètres ; mais soudain, à travers une trouée du brouillard, il pensa distinguer une silhouette qui s’évanouit aussitôt pour ne plus reparaître. Une silhouette humaine… Mais qui courrait à l’évidence plus rapidement que lui. Il serra son fagot contre lui, et retourna vers les autres pour leur raconter son histoire.
Entre temps, les autres s’étaient tous rassemblés autour d’un foyer réconfortant et discutaient d’un autre problème.
- Je vous assure que j’ai vu quelqu’un ! Dans les arbres, par là ! N’est ce pas ? disait Mathilde.
- Moi, je l’ai entendu, affirmait Daniel, qui tenait à la soutenir envers et contre tout.
Bon, ça va, commença Grégoire, qui « faisait son intelligent », comme d’habitude, aux dires de Jean-Marc. Vous avez un peu d’imagination, c’est tout… Je sais bien que le temps est bizarre, mais ce n’est pas une raison pour se croire espionnés ou quelque chose comme ça…
- Je ne sais pas de quoi vous parlez, mais moi j’ai vu et entendu quelqu’un pendant que je ramassais du bois. Il a sifflé et je l’ai vu, je lui ai même couru après… Mais il m’a échappé.
La nouvelle de Christian cloua le bec de Grégoire. Tous se sentirent envahis d’un étrange sentiment d’insécurité. La nuit tombait rapidement, le brouillard mouillait leurs habits. La veillée fut courte et chacun alla se réfugier dans son duvet, conscient qu’ils allaient bientôt – qu’ils avaient peut-être déjà – pénétrer dans l’Aventure.

***
L’homme entra dans le bistrot au petit matin. Sa veste luisait d’humidité, il la retira promptement et la déposa sur le dossier d’une chaise. Il jeta un regard circulaire sur la salle. Trois fermiers suçaient leur café et avalaient des croissants. Une jeune fille regardait le feu brûler dans la cheminée. Un jeune homme petit-déjeunait à droite de l’âtre, dans l’ombre ; on ne pouvait voir de lui qu’une casquette rouge et deux mains calmes sur le bois de la table. Les lambris brillaient. Quelques lampes étaient allumées autour de cette salle dont l’ambiance rappelait celle des refuges de montagne germaniques. Des bois de cerfs ornaient les murs. Le carrelage était sombre. De grandes fenêtres s’ouvraient sur la brume d’un petit matin froid.
Visiblement, celui qu’il était venu attendre n’était pas encore là. Il s’assit donc, face à la salle, et patienta. Il n’eut pas longtemps à attendre ; bientôt la porte grinça à nouveau et pénétra dans la salle un homme de haute taille, engoncé dans un grand manteau noir et portant un chapeau. Ce dernier venu vint le rejoindre, et ils engagèrent une discussion à voix basse.
- Alors ? Vous avez trouvé leur trace ?
- Sans soucis, monsieur. J’ai pris deux d’entre eux en stop.
- Lesquels étaient-ce ?
- Une jeune fille, 15 ou 16 ans, et un Noir, le même âge à peu de choses près.
- Savez vous combien ils étaient lors de cette expédition ?
- Il me semble qu’il devait y avoir huit jeunes gens sur la route…
- Huit ?
- Exact. Vous en attendiez un de plus ?
- Non, non… très bien. Ils vous ont dit où ils allaient ?
- Ils avaient comme objectif d’atteindre le château d’Eyldarac.
- Ils ont été rapides… Vous les avez suivis ?
- Sans difficulté. Ils ont dormi chez Max, puis se sont arrêtés hier soir à une vingtaine de kilomètres d’Eyldarac. De la ferme de Caveyrac, plus exactement. Ils ont dormi là, sous tente.
- A combien de temps se sont-ils arrêtés de la ferme ?
- Ils sont à une petite journée. Mais il m’étonnerait fort qu’ils se lèvent bien tôt, vu le temps… Ils devraient arriver ce soir, vers 18 heures je pense.
- C’est très bien. La grange sera ouverte ?
- Si vous le souhaitez…
- Laissez là ouverte. Ils dormiront à l’intérieur. Vous avez raison, le temps est épouvantable.

Ils échangèrent encore deux ou trois mots, puis le second venu se releva, s’enveloppa dans son manteau, et sorti vivement.
Du côté de la cheminée, une ombre se souleva. Le jeune homme qui avait fini de siroter son café traversa la salle, et alla tout naturellement prendre la place que l’homme venait de quitter.
- Bonjour monsieur… Je n’ai pas le plaisir de vous connaître, mais je viens de vous voir discuter avec un vieil ami…
- Ah vraiment ? Vous le connaissez bien ?
- Nous avons vécu des aventures formidables, ensemble.
- C’est un homme admirable, d’après ce que j’ai pu comprendre.
- La façon dont il s’occupe de ces jeunes est remarquable, en effet.
- Ah, donc vous êtes au courant ?

Le gars sembla perdre de sa méfiance soudain. Ses épaules se relâchèrent, et il se permit un sourire.

- Il m’a tiré du fossé, autrefois… Il m’avait confié être en vacances dans la région, mais j’ignorais qu’il était déjà là. Il m’avait invité la semaine prochaine à lui rendre visite… Il avait quelques jeunes gens à me présenter, m’a-t-il dit. Ce sont probablement les jeunes marcheurs que j’ai déjà eu l’occasion de remarquer sur les routes ?
- Probablement. Mais dites moi, si vous le connaissez, pourquoi ne pas l’avoir abordé tout à l’heure ?
- Je ne suis pas sensé être là. Pour tout vous avouer, j’apprécie justement de l’observer discrètement, de voir travailler… C’est toujours instructif. Au fait… vous savez ce qu’il manigance ?
- Ma foi, je n’en sais trop rien, non. Il m’a chargé de les acheminer sans qu’ils s’en doutent vers la ferme d’Eyldarac, où il a monté une sorte de grand jeu…
- Vraiment ? Mais ça m’a l’air passionnant ! Je me demande si je ne vais pas faire en sorte de regarder ça… de loin !

Il se lève à son tour, tend la main à l’homme.
- Et bien, c’était un plaisir, monsieur…
- Oh, vous n’avez qu’à m’appeler Manu. Et vous ?
- Ben-eneth* , ça ira très bien. Bonne journée…

Il renfonça la casquette rouge sur son crâne avant de sortir dans le brouillard matinal.

* Le Sans-nom

Chapitre 39 – Bizuth et binouze

A midi trente, ils étaient tous attablés dans l’attente des portions de frites, des saucisses et des boissons.
- Je vois pas pourquoi je ne pourrais pas prendre une bière. Après tout, je n’ai qu’un an de moins que les plus jeunes du groupe, non ? Et puis c’est pas chic, vous en avez tous ! Aller Greg, permets- moi de prendre une bière et… Et je te porte le double toit pendant le reste de la journée ! Franchement, qu’est- ce que ça pourrait me faire… argumentait Jean Marc.
- C’est bien… Tu vas l’avoir, ta bière… Madame ! Finalement ça sera aussi une bière pour le petit !
Le petit tenta d’envoyer un coup de pied rageur vers le chef de l’expédition. Les boissons arrivèrent. On avait étendu les ponchos sur les sacs, à côté de la table. Les cheveux séchaient doucement. On se réchauffait un peu. Sur une autre tablée proche, des paysans buvaient leur verre de kir en jouant aux cartes. Quand les plats arrivèrent, Daniel se pencha vers Mathilde.

- Tu ne l’as pas trouvé sympa notre conducteur ?
- Franchement… Je n’en sais trop rien. Oui, il était sympa, et surtout bavard, mais… J’ai un peu l’impression qu’il n’aurait été que trop content qu’on aille dans ce coin…
- Bah ! C’est normal, il aime son pays !
- Oui… curieux quand même, qu’il nous parle de ce château ! Exactement ce qu’on cherchait, pas vrai ?
- De quoi vous parlez ? interrogeait Jean-Marc, assis à côté.
- Notre chauffeur… Il avait tout à fait l’air au courant de notre Quête !
- Ne dis pas ça, voyons ! C’était un hasard !
- Je ne suis pas convaincue.
Mathilde répéta l’histoire, entre deux tentatives de mastication. La compagnie s’était faite silencieuse.
- Ca ressemble à ce qu’on cherche, non ? demanda Daniel en conclusion.
Chacun avala sa bouchée avant de déclarer qu’on n’avait qu’à s’y rendre sur le champ, mis à part Sébastien qui contemplait les trois frites restantes dans son assiette. Il tombait des cordes dehors…
- De toute façon on ne peut pas partir comme ça alors qu’il pleut et qu’on ne sait pas encore combien de temps ça nous mettra. Daniel, sort la carte, on va se mettre sur la table d’à côté. Blandine, vient aussi, il faudra qu’on réfléchisse au ravitaillement.
- Et nous, on fait quoi ?
- Vous, vous sortez le tarot et vous recommandez des bières…

La carte étalée sur la table voisine ne contenait aucune information sur le château. En fait, les trois jeunes gens échouèrent même à le retrouver. Après dix minutes de recherches inefficaces, Grégoire se retourna vers la serveuse du bar.

- Excusez moi madame, vous savez si le château d’Eyldarac est loin à pied ?
La femme haussa des épaules, mais un des joueurs de cartes au kir appela Grégoire.
- Le château du Triangle ? Il n’est pas accessible à pied. Et de toute façon, on ne peut pas le visiter.
- Mais ça doit être assez impressionnant, vu d’extérieur, non ?
- Vous pouvez l’observer d’en face. Ou sinon, prenez par le Triangle. Seulement… Vous avez peu de chance de vous y retrouver !
- Avec une boussole…
- C’est un vrai dédale, une chatte y perdrait ses petits. Demande plutôt à Max…
Il indiquait du menton un des bonshommes, qui redressa sa casquette.
- Ils veulent voir l’Eyldarac.
- Qu’est ce que tu veux que je leur dise ? Bonne chance ?
- Pardon Monsieur, mais si vous connaissez vous pourriez simplement nous le situer sur la carte ?
- Il est pas sur vot’ carte ? M’étonne pas. Qui voudrait se perdre là bas ? Enfin… Vous voyez une ferme qui s’appelle Caveyrac ? Sur la route qui y mène il y a une ferme, disons, deux kilomètres plus loin. Continuez sur cette même route, vous passerez dans les gorges d’Eyldarac, et à la sortie vous devriez trouver une route montant, sur votre droite, barrée d’une grille fermée au cadenas. Et là, vous comprendrez que vous êtes venus pour rien.
- Il n’y a pas un autre chemin ?
- Vous pouvez passer par le Triangle. Mais je ne vous le conseillerais pas. J’ai fait ça une fois, dans ma jeunesse… A l’époque, c’était une sorte de mode chez les jeunes du coin, d’essayer d’atteindre le château… Maintenant bien sûr y’a plus de jeune, alors…
Il poussa un ricanement sinistre, et renfonça sa casquette.
- Qu’est ce qu’il a de dangereux, ce fameux Triangle ?
- Dangereux, je ne sais pas. Mais soit vous tournez dans le massif jusqu’à en devenir fou, soit vous tombez dans un trou, vous vous cassez la cheville et vous revenez en rampant…
- Mais vous, vous avez réussi ?
- J’ai VU le château, oui. En montant dans un arbre, au sommet d’une colline. J’ai voulu redescendre de ce côté, je pensais tomber dessus… et bien croyez moi si vous voulez, j’étais pourtant sûr de mon coup, mais quand je suis arrivé en bas je me suis retrouvé du côté de Caveyrac, à l’opposé de là où je voulais aller !

- J’ai bien fait de t’appeler l’autre soir, Dany… pour la boussole. On risque d’en avoir besoin…

Vers dix sept heures, l’averse se calma un peu. Le soleil n’était pas loin de percer. Les huit compagnons se levèrent d’un commun accord, décidant de quitter la ville pour trouver un coin où camper.
Ils quittaient la ville par groupe, le skin et « madame la cheftaine », comme disait Daniel, se chamaillant encore, sous un ciel qui semblait enfin clément. Le temps était pourtant frisquet. Mathilde et Daniel s’amusaient à enrouler leur chèche autour de leur tête à la mode touareg. Ils s’imaginaient déjà être des spahis en plein cœur de la sécheresse Saharienne, « sauf qu’il ferait plus chaud », et refusait à Jean-Marc de rentrer dans leur jeu parce qu’il n’avait pas de chèche.
- Vous avez fini de faire les gamins ?s’écriait Grégoire exaspéré, remontant d’un coup de main crâneur ses cheveux de chalouffe.
Les deux gamins se mirent à ricaner lorsque monsieur B.G. se vit aspergé par une camionnette qui passait à sa hauteur et freinait quelques mètres plus loin. La vitre se baissa à droite.
- Hep ! Les jeunes !
C’était le Max du café de cette après midi.
- Vous allez loin ce soir ? Je peux vous avancer, si vous voulez !
- Oh, en fait, on comptait juste trouver un endroit tranquille pour passer la nuit…
- Va cailler cette nuit les gosses… si vous avez pas l’odorat trop délicat, je vous proposerais bien de dormir au dessus de mes vaches, au moins y’a le chauffage central… Pis comme ça vous pourrez organiser votre expédition dans le Triangle !

Ils passèrent leur nuit dans le foin, réchauffés par les bêtes qui dormaient dans la grange en dessous. Jean Marc fut le premier réveillé. Il sommeilla un instant dans une chaleur si agréable qu’il se demanda s’il n’était pas retourné dans son lit, puis remarqua une araignée au dessus de lui, reposant au milieu d’une toile tissée entre deux poutres. Après avoir constaté que la bête était teinte d’un beau rouge, et que la pluie ne battait plus les tuiles comme la veille, lorsqu’ils s’étaient couchés, il se faufila hors de son duvet, s’habilla en vitesse, et se dirigea vers l’échelle qui menait à la grange. Les vaches meuglèrent un peu en le voyant passer ; la plupart d’entre elles étaient éveillées. En sortant du bâtiment, il croisa le fermier qui les avait logés.
- Bonjour mon gars ! Déjà debout ? Vous comptez sur un départ matinal ?
- Oui, je pense…
- Profitez de la météo… ça devrait tenir la semaine, en revanche il va faire froid. Surtout la nuit.
- Oh, on a même prévu le cas où il gèlerait !
- Bien… ça vous dit, un lait tiède ? Je vais pour une traite, à instant
- On peut vous aider ?
Max se mit à ricaner :
- Tu sais mon gars maintenant c’est tout avec des machines ! Mais vas chercher tes copains, ils verront bien…

Pendant ce temps, Sébastien et Daniel avaient ouvert les yeux. La journée promettait d’être plutôt meilleure que la précédente. Le temps n’était pas au beau, mais cela valait toujours mieux que les cordes de la veille ! Ils firent la route par les chemins de grande randonnée. Grégoire était d’avis de finir à pied, de façon à se faire moins remarquer. Et quand Grégoire proposait quelque chose, on se taisait.
- On pourrait aussi n’avancer que de nuit, et se cacher dans les fossés quand une voiture passe ? proposa Jean-Marc.
- Et se mettre du charbon sur la figure ? enchaîna Daniel, dont on ne pouvait dire si la proposition le tentait ou s’il se fichait de sa gueule.
- Tu veux te mettre du charbon sur la gueule ? Pourquoi faire ? ironisa Sébastien. T’en as pas besoin…
- Quoi, t’as un problème ? répliquait le jeune Noir, avant d’admettre que le geste n’aurait pas manqué d’humour.
Blandine foudroyait le skin du regard.
- Si t’embête Daniel…
- Quoi, t’es amoureuse ? rétorquait Séb, avant d’ajouter : je sais pas si t’as remarqué, mais je me laisse un peu pousser les cheveux, ces temps ci…
- Bon, taisez vous, vous êtes idiot.
Mathilde tentait de conclure une dispute de plus, le souffle court de la montée et les joues un peu rouges. « Vous êtes idiots », c’était l’expression favorite de Mathilde. Grégoire préférait un autre mot à « idiot ».
- T’as les joues rouges à cause de la montée ? glissait maintenant Séb à l’empêcheuse de tourner en rond. Je trouve que vous êtes très souvent ensemble, toi et Daniel… Tu veux des enfants café au lait ?
- Qu’est ce que tu as : tu es jaloux ? susurra Daniel à l’oreille de Séb, qui se tut immédiatement. Grégoire et Blandine partirent du coup dans un « discret » ricanement pendant que Mathilde, pivoine, faisait celle qui n’a rien entendu. Sébastien, quant à lui, ne pipa plus mot de la matinée, ce qui était un exploit.

Chapitre 38 – Introduction au Pays Perdu

- On aurait pu prévoir qu’on se gèlerait les c—-*.
- Je te signale qu’hier on avait un temps magnifique.
- Ouais, ben la météo fallait la regarder pour aujourd’hui, non ?
- Je l’ai regardée, alors ferme la, parfois il y a des imprévus, c’est tout.
- Vous pouvez vous la boucler, tous les deux ? supplia (enfin) Grégoire, se retournant vers Blandine et Sébastien.
- C’est clair, vous n’avez pas cessé de vous chamailler depuis la veille, renchérit Yo-yo.
Plus loin sur le chemin pierreux montait Claire et Christian, essoufflés de la rude montée. Devant, Mathilde et Daniel avaient disparu, happés par la descente.
- Oh, derrière, vous vous magnez ? On est presque en haut ! J’en ai marre de jouer le garde- chiourme.

La route avait été belle hier. Depuis la petite gare Firminy, on avait abattu du kilomètre. On avait campé la veille non loin du chemin de grande randonnée, sur un promontoire surmontant une vallée inhabitée. La bonne humeur aurait été au rendez vous si Blandine et Sébastien n’avaient cessé de s’envoyer des piques…
Le réveil avait été pluvieux. Les pieds de Christian baignaient dans une fraîche humidité car ils étaient situés juste au niveau d’un petit filet d’eau, le garçon ayant glissé au cours de la nuit. Ils s’étaient permis une petite grasse mat, avaient préparé le petit déjeuner sous l’abri du double toit, puis bouclé leur sac, retardant le moment de sortir sous la flotte. Puis, vers neuf heures, le ciel avait calmé sa colère et ils avaient roulé la tente gonflée d’eau. Grégoire s’était généreusement proposé de la fixer sur son sac, qui du coup pesait une tonne. Il devait être onze heures. Au lieu de s’arranger, le temps fraîchissait d’heure en heure, et les kilomètres commençaient à se faire sentir dans les jambes des jeunes gens. Grégoire parvint en haut de la côte, rouspétant contre les deux lambins qui traînaient en queue de troupe. Quelques mètres plus bas, Dan et Mathilde s’étaient effondrés sur un banc de rondin, dans un abri de même matière.
- Que dit la carte ?
- En gros, on est au milieu de nulle part. Dans trois kilomètres on croise une départementale.
- Ok. Le village le plus proche ?
- Soulignac. Dix kilomètres par départementale. Avant bien sûr, tu peux tomber sur deux ou trois patelins dans lesquels il n’y a ni café ni boulangerie… trois fermes en gros, avec un tas de chiens qui t’aboient aux mollets.
- Bon… Ton Soulignac, c’est proche du château qu’on compte visiter ?
- Un léger détour, mais c’est dans la même direction.
- D’accord… on attend les autres et je vous propose mon plan.

Christian et Claire arrivaient sans se presser. Ils se ruèrent dans l’abri, escomptant glaner une place sur le banc.

- C’est pas la peine de vous asseoir, on repart tout de suite, ricana Daniel.
- Mais on vient juste d’arriver !
- Vous n’aviez qu’à arriver plus tôt.
- Tu sais quoi ? T’es odieux quand tu prends cette voix de sermonneur. On a envie de te frapper.
- Essaie !
- Eho ! Je vous expose mon projet ?
- Vas y ?
- Que diriez vous d’un bon repas dans une auberge, un café, n’importe quoi ? Avec une bière ou un chocolat chaud ?
Consentement général.
- Donc dans trois kilomètres on devrait, si les calculs de Daniel sont exacts…
- Ce qui ne fait aucun doute, répliqua le sermonneur qui s’était entre temps essuyé une claque de la part de Christian.
- On devrait disais-je…
- Ben vas-y, accouche !
- Je voudrais bien, mais on ne me laisse pas en placer une.
- Bon, Daniel, boucle la. Continue, Greg.
Grégoire remercia du regard Christian, qui venait d’envoyer une deuxième taloche à l’orienteur de service.
- On devrait rencontrer une départementale.
- Aaaaah ! ça y’est tu l’as lâché. C’est agréable quand ça sort, n’est ce pas ?
- Daniel, on t’a dit de la boucler.
- Une fois qu’on a trouvé la départementale je propose qu’on se partage en quatre groupe de deux.
- C’est qu’en plus tu sais compter ?
- Christian, je te donne toutes les autorisations nécessaires pour faire taire cet énergumène.
- Bien, chef.
- Et on fait du stop jusqu’au centre de ce village, où on déjeune au chaud, pour changer. Rendez vous devant l’église. Ca marche ?
Les huit compagnons se remirent en place après les approbations d’usage. Une petite pluie fine s’était mise à tomber entre temps, elle perdura jusqu’à la départementale, qu’ils atteignirent une demi heure de descente plus tard.
Bon, essayez d’avoir l’air présentable… Essuyez vos chaussures de marche dans l’herbe, souriez, et n’hésitez pas à engager la discussion si c’est un gars du coin. Des châteaux au dessus d’un précipice, sur un flanc rocheux, interdits de visite, ça ne doit pas être si fréquent que ça dans les parages ! Puisque nous voilà sur place, à distance convenable du Puy et en plein trou du cul de la France, il est temps de commencer à enquêter.
Daniel et Mathilde marchaient en premier, à cent mètres du couple suivant composé de Blandine et Grégoire. Claire et Christian furent les premiers à être pris ; puis le couple balais, Jean-Marc et Sébastien, passèrent devant les restants, à l’arrière d’une camionnette. Une grosse voiture familiale blanche s’arrêta enfin pour charger les deux compagnons. Un jeune homme était au volant.
- Salut les jeunes ! Vous allez à Soulignac ?
- Oui ! Vous aussi ?
- Bof, ça ne me fera qu’un petit détour. Je pars sur Saint Julien Chapteuil.
- Vous êtes du coin ? s’enquérait Daniel en prenant place au côté du chauffeur, tandis que Mathilde chargeait son sac dans le coffre.
- Plus ou moins… Mes grands parents ont une baraque dans la région. Je leur fais les courses quand je viens… comme en ce moment. Et vous, qu’est ce qui vous amène dans ce pays perdu ?
- On fait de la randonnée dans le coin. C’est un ami qui nous a conseillé la région, et je dois dire qu’il ne nous a pas menti, continuait Mathilde, maintenant assise à l’arrière.
- Ah ! Et que vous avait-il raconté ?
- Que pour le camping sauvage, on ne pouvait pas trouver mieux.
- Hier soir nous avons campé dans un endroit paradisiaque ! Une immense vallée peuplée de sapins, pas un chat ! Juste quelques vaches au dessus de nous…
- Ah, oui… Avez-vous remarqué le ciel ?
- Si on l’a remarqué ? Des milliers d’étoiles !
- Vous savez pourquoi on les aperçoit mieux ici ?
Le jeune homme jeta un œil dans son rétroviseur vers Mathilde. Devant le silence des deux jeunes, il continua.
- Je ne sais pas si vous en avez déjà fait l’expérience, mais à proximité des villes, on voit dans le ciel une grande tache rose, produite par les lampadaires des rues. Ici, il n’y a aucune ville, grande ou moyenne, à des kilomètres à la ronde. La plus importante est le Puy… Si le temps se remet au beau et que vous possédez une boussole, je vous conseille de traverser un de ces grands bois qu’aucune route ou presque ne traverse. Et puis, allez donc un peu plus au sud en stop, vous entrerez dans un pays vraiment sauvage. Autour du Mont Mézenc, il y a des chances de tomber sur de bonnes vraies aventures…
- Des aventures de quel ordre ? demanda Daniel d’un air distrait, absorbé par le paysage gris.
- Oh… je ne sais pas, moi… Mais il arrive toujours des aventures quand on pénètre un pays perdu.
- Est-ce qu’il y a des châteaux par là ?
- Des châteaux ?
Le jeune homme jeta un regard perçant vers son jeune voisin. Mathilde lui envoya un coup d’œil inquiet.
- Des châteaux dans quel genre ?
- Je sais pas exactement… reprit Daniel, qui avait senti le genoux de Mathilde entrer un peu violemment dans le fauteuil. De belles ruines, quoi, genre château fort… Notre ami nous avait dit qu’il y en avait dans la région.
- C’est vrai, nous en avons d’ailleurs croisé un très beau en montant de Firminy la veille ! enchaîna Mathilde.
- Derrière le Mont Mézenc, il y a bien le château d’Eyldarac. Je suppose que ça ne devrait pas faire peur à des jeunes aventuriers comme vous.
- Pourquoi devrait-on avoir peur ? C’est un autre château de la Folie ? ironisait Mathilde.
- Je vois qu’on a des lettres jeune demoiselle… Non, je n’ai pas entendu attribuer ce surnom au Fort. Seulement, il est assez inaccessible, ce qui lui a sans doute donné cette mauvaise réputation. A flanc de coteau, et un coteau sacrément raide, si vous m’en croyez ! Et en dessous, un vrai précipice. Il n’y a qu’une route qui y mène, qui monte en lacet. L’autre moyen est d’arriver par le haut de la montagne, en coupant à travers bois… Mais il faut contourner le petit massif, et la randonnée ne doit pas être très amusante. C’est un coin qu’on appelle le petit triangle… En référence aux Bermudes, vous savez ?
- Mais… ça en vaut le coup ?
- Ah, ça oui… Enfin il paraît… Mais la région du triangle est très accidentée, on n’y trouve ni ferme ni chemin. Des ravins et des canyons…
- Et la route ? Pourquoi ne pas passer par la route ?
- La route est privée. Pas de sonnettes, seulement des pierres sur quatre kilomètres de lacet et cinq cents mètres de dénivelé. Et on ne visite pas.

Daniel jeta un regard triomphant au rétroviseur, mais ne reçut aucun retour. Sa camarade avait décelé dans les yeux du conducteur, qui lui jetait encore de temps à autre des coups d’œil inquisiteurs, une lueur de curiosité malsaine. Ils furent déposés à deux cent mètres de l’église. Il ne manquait plus que Grégoire et Blandine.
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* Censuré par le CPV (Comité des Parents Vigilants).

Chapite 37 – In Memoriam

L’atmosphère se détendait petit à petit, tandis que Grégoire distribuait les taches. Quand tout le monde eut reçu ses ordres de mission on bombarda Grégoire coordinateur en chef et on prit rendez vous pour le surlendemain dans l’objectif de commencer à réfléchir sur le trajet à suivre. On se sépara de meilleure humeur que l’on ne s’était retrouvé. L’action permettait d’oublier un moment la perte fatale du Chef des Pèlerins.
Yo-yo et Daniel se dirigèrent ensemble vers la bouche de métro derrière un petit square endormi. Il était dix heures passées, le quartier était plutôt calme. Ils avaient un peu discuté en sortant, ils avaient grillé une cigarette avec Mathilde qui s’attardait aussi. Les étoiles tapissaient la voûte céleste, comme par ces froides nuits d’hiver quand le gel donne à l’éclat des astres une brillance surnaturelle, au point que même l’étoile la moins lumineuse apparaît, bouleversant la carte du ciel qui devient étrange, emplie d’étoiles que l’on ne nomme pas et vide des constellations connues. Comment un tel ciel hivernal pouvait-il exister dans la tiédeur de cette soirée de printemps, à peine fraîche… Daniel fit remarquer la douceur qui s’était soudainement abattue sur la ville. L’été était aux portes de Paris enfin. Ou bien ce caprice du temps avait-il une autre signification ? Dans le square qu’ils contournaient une ombre passait entre les arbres et les buissons, traversant une pelouse sans un bruit. Yo-yo attrapa le coude de Daniel et les deux garçons s’arrêtèrent. La silhouette s’assit sur un banc. Un coup d’œil, et ils avancent lentement, franchissant la barrière basse qui sépare le bitume du gazon, se rapprochant du banc sur lequel se détachait une forme voûtée. Ils arrivèrent par derrière sans un bruit. Effondré sur un banc, Sébastien, Sébastien le dur, Sébastien le skinhead, Sébastien le silencieux était secoué de sanglots.
Yo-yo et Daniel se jetèrent un coup d’œil hésitant, saisit par la tentation de disparaître discrètement, de laisser leur compagnon à son chagrin. Mais ils restaient là comme figés, paralysés, et sous les étoiles qui tournaient se sentirent submergés à leur tour par la douleur qu’ils avaient voulu repousser. Seul le remord avait eu sa place dans le cœur de Yo-yo depuis qu’on l’avait retiré de l’eau le matin même. Maintenant dans la tiédeur immobile il lui semblait que le monde entier arrêtait son cours l’espace de quelques heures, rendant un dernier hommage à celui qui s’en était allé. La température s’était stabilisée dans un entre deux ni chaud ni froid, la ville se taisait et nul oiseau de nuit ne chantait, l’univers tout entier respectait une minute de silence de circonstance Mais une minute à l’échelle de l’univers, une minute qui durait une éternité de recueillement. Leur souffle se diluait dans l’air vide, et jamais comme avant ce soir ils n’avaient senti la planète tourner sous leurs pieds, suspendue dans l’espace, entourée d’étoiles… entourée d’étoiles qui l’accompagnaient dans sa course autour d’un univers infini… Comme dans un rêve ils se glissèrent aux côtés de Sébastien qui contemplait maintenant l’espace, et tout trois se perdirent au bout d’années lumière du fond desquelles les héros du passé les regardaient en silence, partageant avec eux l’affliction que le monde venait de subir… comme si les anges mêmes du paradis devaient se taire et baisser la tête, comme si leur peine était partagé par toutes créatures vivantes ou mortes, fantômes bêtes et pierres, vestiges du passé, vieilles ruines engloutis sous les océans. Le vent avait porté la nouvelle aux quatre coins de l’univers, et les trois garçons savaient qu’en ce moment même au Royaume de Galhaeg le Roi levait son verre à la mémoire du disparu, tandis que tous les habitants du Royaume se taisait pour entendre le ménestrel entonner une mélopée plaintive en l’honneur du jeune prince. Et ce sentiment de ne pas être seul avec leur peine, l’assurance qu’ils avaient d’être des milliers de créatures à se lamenter ce soir les apaisa curieusement, et la tiédeur les enveloppa d’une brume de fatigue. Ils sentirent leurs paupières lourdes tandis qu’un unique oiseau de nuit se lamentait dans une mélodie toujours changeante en un chant d’adieu. Une rosée précoce mouillait l’herbe devant eux, et le décor se mit à scintiller de milles gouttelettes accrochées aux brins d’herbes, au bourgeons tendres, aux toiles d’araignée, à la lumière argentée des astres, comme les innombrables larmes que les étoiles versaient sur le monde, créant ainsi un décor féerique, endeuillant la nature en l’habillant de gris, de noir et d’argent. Il n’y avait pas de lune dans le ciel sans voile. L’oiseau chantait toujours son lent requiem. Plus loin dans la ville, Mathilde et Grégoire entendaient le même oiseau chanter dans une ruelle dont les lampadaires étaient éteints. La ville était privée de son éclairage artificiel, et tout ceux qui se trouvaient dans les rues à ce moment levèrent les yeux dans un même élan instinctif vers la lumière surnaturelle qui tombait des astres.
Quand enfin les trois garçons se relevèrent d’un même mouvement, s’apprêtant à rejoindre leur demeure, la nuit avait déjà fort avancé son cours. Ils quittèrent le jardin sans mot dire.
L’oiseau s’était envolé vers d’autres cieux mais les étoiles pleuraient encore.

                                                          ***

Le vent soufflait sur sa joue droite et déportait ses cheveux sur la gauche. Il se tenait droit sans faire un geste face au grand portail doré. Autour, la brume s’élevait. Ce qu’on pouvait distinguer du paysage se résumait à une lande déserte. Seul se tenaient, comme en haut d’une colline qui pouvait aussi bien être le bout du monde et qui semblait révéler la rotondité de la Terre, le portail doré, qui n’était soutenu par aucun mur, et le jeune homme dans un face à face immobile. La brume se déplaçait au rythme du vent, et une minute pouvait contenir une éternité.
Il soufflait à ses oreilles, ce vent qui faisait voler ses cheveux, mais il n’en avait cure. Il était là depuis ce qui lui semblait être des siècles, mais il ne s’en inquiétait pas outre mesure.
Enfin, alors que la lumière baissait, un bruit se fit entendre. Un craquement résonna, et le portail grinça en s’ouvrant lentement. La lumière brillait derrière. Le jeune homme ne bougeait toujours pas. La luminosité devint insoutenable, et pourtant il ne clignait pas des yeux. Son regard devenait plus brillant comme il reflétait le jour devant lui. On commença à distinguer une forme dans la lumière blanche. Quelqu’un s’avançait derrière le portail. Ce fut le moment que choisit le jeune homme pour sortir de son immobilité de statue. Il tomba à genoux lentement et porta la main à ses yeux. La forme pendant ce temps était devenue plus distincte comme elle s’approchait. Bientôt elle ne fut plus qu’un enfant d’une dizaine d’année vêtu d’une tunique blanche qui posait une main sur l’épaule du jeune homme.
- Es-tu déjà fatigué du Royaume d’en bas pour venir chercher le repos ici ?
Sans relever la tête l’autre répondit :
- Je suis un éternel exilé, comme nous tous ici bas. Mais j’ai encore beaucoup à faire… Non, je ne viens pas encore chercher le repos.
- C’est une bonne chose, car je ne te l’aurai pas accordé… Pas encore. Redresse la tête et dis moi quelle est ta quête, voyageur dans un univers désolé !
- Je viens chercher de l’aide, car la quête que vous m’avez confiée pour le salut des miens n’arrivera pas à son terme sans qu’une grande bataille n’ait eu lieu, et je n’ai pas d’armée.
L’homme et l’enfant se faisaient face dans la lande déserte et plus rien ne bougeait. Le vent sifflait toujours et rabattait les nuages, mais déjà il tournait. Il semblait à présent sortir du portail d’or, de la lumière même qui ne faiblissait pas. Puis il tourna encore pour siffler dans l’oreille gauche maintenant de l’homme.
- Entends-tu le vent ?
- Je l’entends.
- Ecoute le toujours si tu veux garder espoir. Tu as frappé à la bonne porte… Fais ce que tu peux. Dresse les voiles… et je ferais souffler le vent. Vas, maintenant, et vois: ils ont besoin de toi…
L’homme regarda un instant dans le visage de l’enfant avant de répondre.
- Je vois. Adieu !
L’enfant sourit.
- Au revoir Tinnù. Tu étais étoile morte, te voilà maintenant crépuscule, crépuscule pour ton peuple, pour que l’étoile brille à nouveau et que brille l’espoir . Mais ne crains pas la nuit ! C’est à tes ennemis qu’elle sera fatale. Au revoir ! Une étoile guidera tes pas jusqu’au bout du chemin qui mène au Royaume auquel tu appartiens. Les loups vont hurler, mais de peur !

L’enfant recula, laissant seul l’homme. Lentement le portail se referma. Bientôt l’homme reprit sa position initiale, et plus rien d’autre que les nuages ne bougea dans la lande, comme si rien ne s’était passé. Mais l’homme souriait à présent. Il s’enveloppa dans sa cape et repartit dans la direction opposée. Bientôt on ne le vit plus dans le brouillard.

Pendant ce temps, les loups s’étaient rassemblés dans les gorges de Caveyrac, à quelques cinq cents mètres de la grange ou les pèlerins avaient élu domicile pour cette nuit. Le temps était à la pluie, mais la température baissait à vue d’oeil. L’imposteur surveillait le rassemblement. Il avait hâte d’en finir… Le chef de la meute poussa un seul et court hurlement. La meute qui grognait et jappait fit silence aussitôt. Même la pluie cessa son tapement incessant sur les branches mortes des arbres. Quelques flocons tourbillonnèrent dans le silence nouveau. Un oiseau de nuit survola les gorges menaçantes et s’éloigna vers l’est, planant au dessus du bois et des quelques champs qui séparaient les gorges de la grange. Dans la petite maison à côté, la dernière lumière venait de s’éteindre. N’importe quel spectateur étranger à la scène aurait compris que ces bêtes n’étaient pas des amis, et c’était justement la scène dont Tinnù venait d’être témoin, du haut de sa lande, bien loin d’ici, à travers une déchirure du brouillard. Et son coeur se serra de savoir qu’il n’arriverait pas à temps.

Chapitre 36 – Le Puy-en-Velay

Je me tournais vers lui un peu inquiet.
- Je regrette, mais je ne parle pas votre langue.
- Qui es-tu ?
- Je suis un ami de madame Sano.
- Qui est madame Sano ?
Il parlait lentement, en articulant bien chaque syllabe, comme s’il n’avait dit mot depuis des années. Ou peut-être parlait-il mal notre langue, je ne sais pas.
- Je pensais que vous sauriez… c’est l’humaine qui a été envoyée pour se joindre à la Quête…
- Personne n’a été envoyé. Elle a été accompagnée par quelqu’un qui l’attendait et que j’avais prévenu de sa venue.
- Le prince Morgal…
- Pourquoi veux-tu me voir ?
- On a chargé madame Sano de vous retrouver !
- Ah vraiment… le Roi de Galaeg j’imagine ?
- Oui.
- Il aimerait bien m’avoir près de lui en ce moment… mais ce n’est plus possible. Je ne reviendrais plus là-bas. Je vais rester ici jusqu’à la fin maintenant, et la fin est proche…
Le silence s’établie. Les tisons chantaient, et quelque part dans les bois un oiseau de nuit leur répondait.
- En fait je n’attendais plus que toi.
- Vous m’attendiez ?
- Oui, toi… ou quelqu’un d’autre… peu importe…
- Pourquoi ?
- Ne serait-ce pas plutôt à toi de me dire ce que tu cherches ?
- Vous devriez le deviner… je voudrais savoir ce que vous savez au sujet du Joyau. Comprenez bien que moi-même je ne cherche rien… Je me suis trouvé embarqué dans cette aventure sans l’avoir vraiment souhaité, et la seule chose que je désire c’est accomplir ce pour quoi on m’a envoyé.
- Ce que je sais… ce que je sais…
Le silence revint, brisé par le craquement dans lequel une bûche se brisa dans un jaillissement d’étincelles.
- Je sais beaucoup et peu à la fois… Longtemps j’ai suivi la trace de celle que l’on appelle la Disparue. Depuis son départ en fait, je n’ai cessé de la traquer. Mais jamais je n’ai transmis ce savoir aux elfes. Et jamais ils ne doivent apprendre ce que je sais.
Il me contempla sévèrement et je ne comprenais plus.
- Comprend petit, le Joyau ne doit pas revenir aux elfes.
- Mais… il leur appartient ?
- Il ne peut appartenir qu’à un seul être. Un être incorruptible et surtout quelqu’un qui en aura l’utilité. Les elfes sont peut-être incorruptibles, encore qu’il y a eu de sinistres trahisons même dans leurs rangs. Mais surtout, ils n’ont plus l’usage d’un tel trésor. Ils ne le partagent pas et la seule conséquence de ce Joyau, de cette espérance éternelle a été leur attardement dans ce bas lieu. Leur temps est fini depuis des âges, ils auraient du partir à leur tour il y a bien longtemps. Et ils l’auraient fait, s’ils n’avaient eu à charge le Joyau.
- Mais c’est une bonne chose… qu’ils soient restés si longtemps… sans eux l’espérance aurait disparu… c’est grâce à eux sans doute s’il perdure encore ici un peu de rêve et de magie… les rencontrer, les trop rares fois où cela arrive, est toujours merveilleux pour nous les Hommes…
- L’espérance serait simplement passée dans d’autres mains. Ce qui n’est pas le cas. Quant au rêve et à la magie dont tu me parles, ce ne sont plus que les ombres d’un temps oublié et enterré sous le poids de la science et de votre arrogance. Un fugitif souvenir que l’on nomme légende, et ceux qui ont l’audace de croire encore sont des fous. Ils se sont attardés ici dans un monde qui ne leur appartenait plus et sur lequel ils n’avaient plus aucune emprise. Quelle espérance évoques-tu ? Celle de croire encore que les contes de ton enfance ont une part de réalité ?
- Ils ont une part de réalité !
- Oui… reprit-il plus doucement. Ils ont une part de réalité. Mais ce n’est pas le savoir qui te fera grandir.
- Alors selon vous il faudrait oublier les elfes et leurs légendes ?
- Non… mais laisse donc les légendes aux légendes. Tu devras les laisser se perdre pour que le monde puisse regagner l’espoir.
- Alors si le Joyau ne doit pas revenir aux elfes… pourquoi ont-ils confié à madame Sano la mission de vous retrouver ?
- Elle se l’est confiée d’elle-même.
- Et quel est le rôle de Morgal ?
- Tu seras sans nul doute appelé à en savoir plus sur Morgal. Fais preuve de patience… tout vient en son temps. Il viendra sans que tu l’attendes, disparaîtra quand vous aurez besoin de lui et reviendra contre tout espoir. »

- Répète ! bondit Grégoire
- Il viendra sans que je l’attende, disparaîtra quand nous aurons besoin de lui et reviendra contre tout espoir.
- Contre tout espoir !
- Grégoire… Il est mort.
- On peut quand même l’espérer ! C’est un elfe que diable !
- Si on peut encore espérer son retour alors c’est en pure perte.
- Bon, nous en discuterons plus tard ! Reprend, Yo-yo.

« Je l’ai alors questionné sur le Joyau en lui-même.
- Que savez vous alors que vous ne voulez pas révéler aux elfes ?
- J’ai suivi la trace de la Disparue jusqu’à un certain point où tout se perd. Je sais qu’elle est partie comme une voleuse dans la nuit, et voleuse elle était car elle n’a pas emporté avec elle que le Joyau. Je sais qu’elle n’était pas seule, qu’elle a rencontré un humain qu’elle connaissait de longue date avec lequel elle est partie vivre après sa fuite. J’ai retrouvé certains des bijoux qu’elle a vendus il y a une quinzaine d’année, avant de disparaître totalement de la circulation. Elle les avait liquidés dans une boutique de Saint Etienne. Après, plus rien. Mais je sais aussi autre chose… sur un dénommé Bauglir… c’est un homme riche est puissant, un homme respecté partout où il va… mais cet homme c’est le démon petit. Il le cherche lui aussi, il le cherche… et il me cherche également, puisqu’il sait que je connais son existence… j’ai commis le tort de me dévoiler devant lui. Mais je n’étais pas en mesure de lui résister, et j’ai du prendre le fuite…
- Qui est-ce ?
- Il est celui que j’ai cherché avec autant d’acharnement que le Joyau. Il est un homme influent, à l’époque où j’ai pu le rencontrer c’était un homme d’Etat puissant…
- Lequel ? Quel poste occupait-il ?
- Je ne saurais t’en dire plus, à mon grand regret. Le combat était trop violent… je ne me souviens plus…
Il maintenait ses yeux fermés sans mot dire et je n’osais briser le silence. J’observais avec inquiétude les traits tirés de son visage ridé et fatigué. Un vieillard, c’est un vieillard que j’avais devant moi, un homme au crépuscule de sa vie, qui gardait le dos voûté portant le poids des années avec le fatalisme de son âge. Quand il reprit ce fut avec une voix changée, emplie de lassitude et d’amertume.
- Il me cherche depuis… c’est la raison pour laquelle je me cache ici, comme un rat dans un trou… profitant de mes dernières années sur terre pour prendre le repos et le calme dans la méditation que je n’ai jamais pu réellement profiter… J’espère qu’entre ces murs je saurais distinguer les indices que je ne peux lire pour décrypter un peu de ce qui vous serait utile pour affronter le futur…

Notre entretien c’est achevé là, et je n’ai pas eu l’occasion de le revoir jusqu’à son départ en prison. Il s’est éloigné dans la nuit, s’évanouissant dans l’ombre, comme il était venu. Mais je peux encore revoir le vieux visage ridé sous la toile brune du capuchon…
Je n’ai transmis qu’à madame Sano ce que j’avais appris ce soir là, et madame Sano n’en a averti que Morgal. Je ne m’explique toujours pas qu’ils soient venus l’arrêter quelques jours plus tard. Et c’est là que tout a commencé à mal tourner. Nous avons appris à la télévision qu’un moine avait été rattrapé par la justice plus de vingt ans après ses méfaits. Une sombre histoire de pédophilie, ridicule, parce qu’il y a vingt ans il était bien loin d’ici… Il y a eu un procès et tout… Et madame Sano a agi de façon très imprudente. Elle était persuadée qu’il s’agissait d’un malentendu, d’une erreur judiciaire. Elle s’est acharnée à le défendre, lui trouvant les meilleurs avocats… Elle a réussi à obtenir une entrevue privée, lors de laquelle nous étions seuls tous les trois. C’est la dernière fois que nous l’avons vu. Il était effondré sur sa chaise, on aurait dit qu’il était vieux de plusieurs siècles, ce qui était d’ailleurs probablement le cas… Le regard hagard, perdu dans un autre monde qu’il s’apprêtait à rejoindre… Nous n’avons pas pu tenir une discussion intelligente avec lui. La moitié du temps il souriait en haussant des épaules à nos questions. Mais au moment de partir il s’est levé comme pour nous accompagner, et nous a répété… cette fameuse prophétie… Il nous a enfin enjoint de ne plus se préoccuper de son sort.
- Mais on m’a fait jurer de me mettre à votre service ! gémit madame Sano.
- Je vous libère de votre service, mais pas de votre parole. Gardez l’esprit fixé sur la Quête. Votre rôle est crucial même si vous en doutez, jusqu’au dernier moment.
Sa mort a rendu madame Sano folle d’une rage que rien ne pouvait contenir. Elle a voulu intenter un procès contre l’Etat, elle n’en a jamais eu le temps. J’étais là, je me souviens quand ils sont venus la prendre… il y a quelques mois, au début de l’Avent. Elle m’a appelé, elle avait reçu d’étranges coups de téléphone, elle craignait pour elle-même. Et puis elle m’a demandé de venir un matin, très tôt, il n’était pas six heures. Les parents dormaient encore, par chance la sonnerie n’avait réveillé que moi. Elle me disait qu’il y avait des gens qui frappaient à sa porte. Quand je suis arrivé, tout était déjà fini. J’ai demandé ce qui se passait, me faisant passer pour un voisin… Elle était assise hébétée dans une ambulance, visiblement droguée. Il y avait des infirmiers dans l’appartement, qui avaient aligné des bouteilles de whisky sur la table basse du salon. Il parait qu’elle était alcoolique, qu’elle devenait folle, je ne sais quoi… Qu’elle pouvait même être dangereuse… Certains de ses amis ont indiqué qu’elle était persuadée que sa maison était hantée, et qu’elle devenait paranoïaque au point d’avoir toujours une arme sur elle. L’arme en effet était posée près des bouteilles, j’ai regardé le flingue sous toutes ses coutures croyez moi, au cas où il aurait été factice. Certains pistolets à billes tromperaient n’importe qui. Mais j’ai bien vu qu’il était chargé, et pas avec des billes, vous pouvez m’en croire. J’ai à peine pu lui adresser la parole avant qu’ils ne l’emmènent, et elle m’a supplié de mener à bien pour elle la mission qu’elle ne pouvait plus accomplir… J’ai écrit depuis mais reçoit-elle seulement mes lettres ? Voilà, tout ce que je peux vous dire de cette histoire incroyable… »
- Pense-tu qu’elle était vraiment folle ?
- Cela n’aurait eu rien de surprenant : elle était vraiment très originale. Personnellement je n’ai jamais fait la connaissance du fantôme…
- Mais il y avait vraiment un fantôme ?
- Je dois avouer qu’elle y croyait. Mais après tout… …il y a bien des elfes…
- Serait-il possible qu’on l’ait rendue folle pour se débarrasser d’elle ?
- Ou qu’on l’ait faite passer pour telle !
- J’y ai pensé figurez-vous, et c’est ce que croyait Morgal. Savez vous quel était le nom du ministre de la justice garde des sceaux au moment de la condamnation du vieux mage ?
Les regards se fixèrent sur Yo-Yo.
- Bauglir bien sur. Il n’est ministre de l’éducation que depuis le remaniement ministériel de février.
- Bien sur. Fallait s’en douter.
- Il est derrière tout ça alors.
- Cela signifie que nous devons être très prudent à partir de maintenant. J’espère seulement qu’il n’est pas au courant de notre existence !
- Il doit jubiler, il a vaincu son ennemi…
- Alors que décide t-on ?
- Je croyais que c’était acquis, s’exclama Daniel. Je pensais qu’on était tous d’accord !
- Pour ?
- Pour aller dans la région du Puy retrouver trace de la Disparue ! Nous sommes plus avancé que Bauglir puisque nous savons à peu près quel est son profil… Lui cherche une femme seule, c’est bien cela ? Nous nous sommes sur la piste d’un couple aisé, ayant un enfant de surcroît, le petit gars qu’avait rencontré le vieux du pèlerinnage de Chartres, lequel a lui-même peut-être des descendants ! Le couple tenait probablement à rester discret… Ils se sont sûrement installés dans un endroit un peu inaccessible, mais d’où ils pouvaient fuir en cas de besoin… Il y a du relief dans cette région, les places fortes ne doivent pas manquer ! Et nous avons pour finir la description du château !
Tout le monde regardait maintenant Daniel, qui se surprenait lui-même de son éloquence.
La voix de Grégoire se détacha dans la pièce sombre.
- Le profil doit en effet correspondre… Que faites vous cet été ?
- Bah, moi je pensais à un petit raid dans le massif central, l’informa Mathilde.
- Tiens c’est amusant, j’avais la même idée, renchérit Christian.
- Du côté du Puy, ça peut-être sympa, continua Claire.

Chapitre 35 – Le Sage

- Le Puy en Velay ?
- C’est ce qu’il a dit. Enfin, pour être exact, la région qui entoure la ville.
- C’est donc là que se serait achevée l’existence de la Disparue.
- Ce serait peut-être là que l’on aurait quelques chances…
- Peut-être.
Le silence pesa à nouveau sur la petite assemblée. Ils n’étaient plus que huit à présent, la chaise en bout de table restait vide, et personne n’osait y poser le regard, de crainte sans doute d’y voir le fantôme de celui qui aurait du diriger les débats ce jour là. Lesquels n’avançaient pas ; on échangeait quelques phrases, avant de retomber dans un silence léthargique, lourd d’angoisse et de désespoir. Yo-yo ne répondait que succinctement aux questions posées. Il gardait les yeux baissés vers le bois de la table. Le feu était éteint malgré le froid de ce mois d’avril. L’été ne reviendrait jamais.
- Peut-être qu’il l’a déjà trouvé ? proposa Christian.
- Pourquoi ?
- Vous avez encore de l’espoir d’arriver avant lui, vous ?
Personne ne se donna la peine de répondre. Yo-yo jetait des coups d’œil sur sa droite et sa gauche pour tenter de percer la pensée de ses voisins. Claire ne pipait mot. Le regard de Grégoire volait d’un visage à l’autre. Il finit enfin, au bout d’une nouvelle éternité, par prendre la parole.
- Je ne pense pas que la situation soit aussi désespérée que certains le craignent. Nous avons quand même avancé…
- A quel prix !
- Nous avons avancé, et nous savons où chercher. Il nous faut agir. Morgal avait confiance en nous, il n’aurait pas disparu ainsi s’il avait su que sa présence était irremplaçable, ajouta t-il en se tournant vers Yo-yo qui restait prostré dans son mutisme.
- C’est vrai, appuya Blandine, il aurait voulu nous voir agir.
- Que décide t-on alors ?
- Il faut y aller.
- Comme ça, sans savoir rien sur cette région ? Quelqu’un connaît-il le Puy en Velay ?
- Moi je connais un peu, lança Mathilde. J’ai passé des vacances il y a quelques années dans un bled à proximité du Puy.
- Que peux-tu nous dire sur la région ? demanda Grégoire qui semblait devoir prendre les commandes du groupe.
- C’est le coin rêvé pour randonner. On peut marcher un jour entier sans croiser une route, une maison, une trace de la civilisation. Personne n’ira déranger le campeur dans sa forêt. Il y a suffisamment de ruisseaux et sources pour avoir de l’eau potable. Le pays est assez montagneux, pas beaucoup d’altitude mais du relief. Forêts, champs… en revanche il faut faire attention avec le feu, il y a des incendies tous les étés.
- Les gens là-bas sont aimables ?
- Oui, enfin… ça dépend… ils sont assez méfiants, mais peuvent être assez sympas pour les randonneurs. Le problème, c’est plutôt leurs chiens…
- Donc selon toi on pourrait monter une expédition du type raid là-bas ?
- Sans aucun problème.
- Monter une expédition, Greg… encore faut-il savoir ce que l’on y chercherait précisément… ricanait Christian.
- On sait déjà à quoi ressemble le château. A quelle époque elle a dû arriver là-bas. On sait à quoi elle ressemblait. On sait qu’elle n’était vraisemblablement pas seule, et elle était sûrement riche.
- Pourquoi Yo-yo ?
- Parce qu’elle n’est pas partie qu’avec le Joyau. Le sage nous a révélé que lorsqu’elle s’est enfuie, elle a emporté avec elle d’autres bijoux de très grande valeur, dont il avait retrouvé trace plus tard. Elle les a vendus peu de temps avant sa disparition finale.
- Mais c’est une information, ça ! Comment se fait-il que l’on n’ait pas été au courant ?
- Je suis désolé… mais tous les évènements se sont enchaînés à une telle allure depuis notre première réunion, que je n’ai jamais eu le temps de vous relater mes aventures avec madame Sano…
- C’est un tort grave… mais il est vrai que cela ne fait pas un mois que nous avons fait connaissance, et Morgal nous a immédiatement entraîné dans ce qu’il avait de plus pressé… Lui connaissait déjà toute l’histoire j’imagine, marmonna pour finir Grégoire d’un ton un peu amer.
- Certainement. Il était en contact avec madame Sano…
- Alors, raconte maintenant !
La voix de Grégoire ne souffrait plus aucun délai. Yo-yo commença donc son récit.

« Madame Sano m’avait raconté son étrange rencontre et la mission qu’elle s’était vue confier. Retrouver le Sage lui semblait pourtant presque impossible, à elle comme à moi. C’était juste il y a un an. Je n’ai pas eu de ses nouvelles pendant quelques mois, alors qu’elle avait promis de me contacter en cas de besoin. Moi je n’avais pas son adresse, j’avais bien tenté l’annuaire mais elle était sur liste rouge.
En fait, sa tache n’était pas si insensée que ce que nous avions pu imaginer. C’était une femme d’affaire bien introduite dans tous les milieux, avec des contacts très haut placés, or si le Sage cherchait maintenant à retrouver le Tyran, ils finiraient immanquablement par se croiser. Néanmoins elle attendit des années avant de trouver un indice qui puisse la mettre sur une piste. Elle aurait pu patienter longtemps, si Morgal n’avait pas poursuivi de son côté ses recherches. Il était lui-même plus avancé, bien que la piste qu’il suivait était plus celle de Bauglir que celle du Sage. Il entra à nouveau en contact avec madame Sano pour lui transmettre un nom, derrière lequel pensait-il se cachait le Sage. Madame Sano a donc entrepris de son côté quelques investigations qui lui ont permis de mettre la main sur l’adresse d’un Abbaye dans l’Ouest. Elle m’a alors appelé pour que je l’accompagne. Nous avons pris nos renseignements : l’Abbaye en question ne semblait pas avoir connu les affres du temps. Là les moines vivaient presque comme depuis toujours, c’est en tout cas ce que voulaient laisser entendre les dépliants touristiques sur la région. On y voyait de belles images de vieilles pierres et de champs. On y apprenait entre autre que les moines vivaient en autarcie, produisant leur propre nourriture sur leurs terres rachetées une fois que les tempêtes de la période révolutionnaire se furent apaisées. Ils brassaient aussi traditionnellement une bière réputée, et ouvraient leurs portes aux retraites, camps scouts et autres manifestations à caractères plus ou moins festifs : des spectacles et processions y avaient lieu toute l’année, et plusieurs pèlerinage en faisaient un point de départ ou d’arrivée.
Si nous nous interrogions sur la manière d’aborder le frère Benoît Marie, la principale question qui revenait concernait en fait les raisons qui auraient pu pousser le Sage à se retirer dans la vie monastique, abandonnant ainsi sa quête. Nous n’allions pas tarder à le découvrir. C’était aimable de la part de madame Sano de bien vouloir s’encombrer de moi, je ne lui étais à vrai dire d’aucune aide. »

Yo-yo s’interrompit dans son discours quelques minutes, se replongeant dans la contemplation de la table, que le souvenir de ces précédentes aventures lui avait fait délaisser.
- Je dois être l’éternel témoin inutile je suppose.
- Ne dis pas cela, lui souffla amicalement Christian, sans toi on ne saurait pas où chercher à présent, et sans toi il n’y aurait plus personne pour se remémorer les paroles du Sage…
- Sans moi vous ne seriez pas privé de Morgal.
La gorge serrée, Yo-yo s’efforça de dissimuler son émotion, pour reprendre son récit. Ses compagnons respectèrent son silence.
« Elle a proposé à mes parents de me conduire jusqu’à l’Abbaye où un camp auquel je désirais participer devait se dérouler. C’était un bon plan, je crois. En effet, je serais ainsi deux semaines sur place, j’aurais tout le loisir de prendre contact avec le Sage, s’il se trouvait bien là. Elle m’a laissé avec les autres enfants qui participaient au camp, promettant de revenir me chercher. Quand elle reviendrait je devrais lui transmettre mes renseignements. »
- C’était quel type de camp ? demanda Mathilde
- Un genre de camp de vacances para scout… on dormait sous la tente, on faisait des grands jeux, on a visité la région…
« Je n’étais pas aussi souvent en contact avec les moines que nous l’avions espéré. En fait, ils vivaient leurs petites vies sans aucunement se soucier de l’existence des garçons qu’ils ne voyaient d’ailleurs jamais. Toutes les occasions étaient bonnes pour m’approcher de l’Abbaye, mais en pure perte : je ne pouvais jamais y pénétrer, et les seuls de ses habitants que je croisais étaient toujours les mêmes. J’eus l’occasion de voir l’ensemble des moines durant la messe, mais bien sur ils étaient éloignés, et pas question de leur adresser la parole. Je ne pouvais même pas repérer celui qui m’intéressait ! Finalement j’ai questionné les moines que nous voyions le plus fréquemment, ceux chargés du ravitaillement entre autre, pour savoir s’ils connaissaient celui que je cherchais. Mais tout ce que je pus apprendre au sujet de Frère Benoît Marie fut sa date d’arrivée, quelques années auparavant, et son état de santé, médiocre. Frère Benoît Marie, me dit on, devait observer un voeux de silence car on ne l’avait jamais entendu parler. Il était visiblement un mystère aux yeux des autres moines, et cela me confirma que j’avais bien trouvé celui que nous cherchions. Etre si près du but était assez excitant, mais je ne trouvais aucun moyen de lui parler. Toute la journée nous étions occupé, et nous n’avions jamais l’occasion de nous rapprocher des habitants de l’Abbaye. Je me fis d’ailleurs plusieurs fois attraper à essayer de me faufiler à l’intérieur.
J’avais en fait l’intention de prononcer des mots sans suite, mais que seul quelqu’un initié à la Quête pouvait connaître. Sous les fenêtres, je me suis mis à appeler à me rejoindre au nom de Morgal et de l’Edhel-galad, je parlais de la prophétie annonçant la venue d’une humaine dans le royaume de Galhaeg. Dès que les lumières commencèrent à éclairer la pelouse d’où j’appelais, je pris la fuite rapidement, sans être vu. Et j’ai attendu qu’il me rejoigne, je n’avais pas le choix à vrai dire. Le surlendemain, nous rentrions de deux jours de raid qui avaient été éreintants, et nous dormions comme des souches. J’avais eu du mal à me lever lorsque mon tour de garde était venu. Je me suis donc approché du feu, il devait être quoi… quatre heure du matin… j’étais sensé marcher de temps à autre, faire le tour des tentes, mais je m’étais à moitié assoupi quand une main s’est posée sur mon épaule. Je me suis retourné effaré, pour me trouver face à un vieil homme qui m’enjoignit de garder le silence. Il s’assit à côté de moi près du feu qui n’était plus que braises. Je m’efforçais de le ranimer : une des missions du veilleur était d’éviter que le feu ne s’éteigne.
- Suilad, mellon.