Il était accompagné, non de son armée, mais d’une dizaine d’enfants, et derrière lui marchaient une foule de grands seigneurs, lumineux comme des étoiles et leurs visages étaient emprunts de bonté. Ils souriaient en voyant les gens se prosterner sur leur passage. C’est alors que les compagnons virent enfin ce Roi dont ils avaient tant entendu parler. Et voilà que ce n’était qu’un enfant, qui ne paraissait pas plus de douze ans ! Il ne portait qu’une simple tunique blanche, sans couronne et sans atours. Tous furent surpris, mis à part Tinnù. Madame Sano s’agenouilla devant lui, et, le front baissé, lui tendit le Joyau. Alors le petit Roi sourit, et le leva au dessus de sa tête, et ce fut comme si un éclair blanc avait frappé le château.
Et l’on sut que le Grand Combat était enfin achevé, et l’on chanta, et l’on dansa. Les hommes de pierres perdirent leurs tristes mines et se trouvèrent comme transfigurés. L’armée lumineuse leur apporta de beaux habits, et alors on vit qu’ils n’étaient pas différents des riches seigneurs qui accompagnaient le petit Roi. Et tous se dirigèrent vers le village, dans l’objectif clairement avoué de festoyer autant que faire se pouvait, le petit Roi en tête.
Les compagnons se dispersèrent au grès des rencontres : car chacun voulait maintenant se les arracher, pour leur poser mille questions. Ils arrivèrent au village de pierre, et bientôt mille bougies brillaient dans le clair matin, et tous les cœurs étaient contents.
Il n’y avait qu’une femme, qui errait dans le soir et demandait :
- Où est mon fils ? Avez-vous vu mon fils ?
Elle avait l’air jeune, mais ses cheveux étaient d’argent, et sans cesse elle répétait :
- Quelqu’un sait il où est mon fils ?
- Qui est votre fils, madame ? A quoi ressemble t-il ? demanda Daniel, à qui la femme s’adressait.
- Il était votre chef… Il devrait être là, je l’ai attendu depuis le début de la bataille !
Daniel resta sans voix un instant Se pouvait-il que ?
- Je t’assure… La femme, là bas… elle jure que son fils est Tinnù !
- C’était une des femmes de pierre, non ?
- Oui, mais je ne me rappelle pas l’avoir vue au village…
- C’était peut-être elle, dans la maison fermée, qui se faisait apporter de la nourriture et vivait en recluse !
Bientôt, Daniel avait rassemblé les Rhandiri au cœur de la fête, et ils suivaient la femme.
- Elle a raison… Où est resté Tinnù ?
- La dernière fois que vous l’avez vu, c’était à quel endroit ?
- Et bien… Au château… Oh, je ne sais plus bien, tout est devenu si confus !
- Il est peut-être resté là bas. Qui sait, après ce qu’il a vécu…
La sage Blandine amena tout le monde à sa raison, et ils décidèrent d’accompagner la femme au château. Si vraiment elle était la mère de Tinnù, la fameuse disparue, on verrait bien.
Tout était désert et silencieux. Ils n’éprouvèrent aucune difficulté à retrouver le château, dont la porte était restée grande ouverte. Ils franchirent le pont-levis tous les huit, la femme entre eux.
Seul, assis dans la cour, portant sur le visage la même expression que lorsqu’il avait laissé échapper le Joyau, là était Tinnù Les compagnons s’arrêtèrent en voyant qu’il pleurait, mais la femme continua et s’agenouilla en face de lui.
- Laissez-les donc. Je pense qu’ils ont beaucoup à se dire…
L’enfant Roi les avait suivis. Ils quittèrent le château à sa suite, et marchèrent en silence pendant un temps.
- Nous retournons au village ?
- Non, pas maintenant. Mais après tout, je ne vous ai pas demandé de me suivre ?
Ils se jetèrent un regard perplexe, mais continuèrent. Ils parvinrent ainsi à la clairière dans laquelle la bataille avait manqué connaître un dénouement tragique. L’enfant Roi s’assit sur un tronc. Autour d’eux, il découvrirent qu’une dizaine de souches semblaient disposées là justement à leur intention. Ils s’assirent également.
- Euh… Sire ? demanda Mathilde. Est-ce que Tinnù sera puni ?
- Puni pourquoi ?
- Eh bien… Il a échoué, n’est ce pas ? Il a refusé de rendre le Joyau ?
- Et vous ? Auriez-vous pu ? Et quel conseil lui avez-vous donné ? Il n’y avait personne parmi vous qui eût pu résister à cette épreuve. Personne.
- Mais alors, pourquoi nous avoir confié cette tâche, cette mission impossible ?
- Parce que si vous n’essayiez pas, personne ne pourrait jamais essayer, et par conséquent tout aurait très mal fini. Je ne peux pas régler seul les affaires de ce monde. J’ai besoin de vous, pour cela.
- Vous réglez les affaires du monde, mais euh…
- Je ne suis qu’un enfant ? C’est cela qui vous étonne ?
Il sourit, sentant peser sur lui les regards ardents des jeunes pèlerins.
- Roi, je le suis, depuis longtemps selon vos critères. Mais croyez moi, mon règne ne fait que commencer. N’est ce pas normal dès lors, que je ne sois qu’un enfant ? Et puis entre nous… N’avez-vous pas remarqué que ce qu’un enfant peut accomplir est bien au-delà de ce que les adultes font ? Aucun de vous n’a plus de vingt ans, et pourtant à vous tous, vous avez permis à votre monde d’entrer dans le nouvel âge sous de bons auspices.
- Nous n’avons pas réussi seuls. D’ailleurs, j’ai souvent pensé…
- A quoi pensais-tu, Yo-yo ?
- Que nous n’étions pas bien extraordinaires… Grégoire n’est qu’un BG qui se la ramène tout le temps, madame je-sais-tout Blandine et Sébastien, ce skin, passaient leur temps à se chamailler… Mathilde, la fifille, sortirait bien avec Daniel, lequel est un grand gamin qui ne pense qu’à faire des jeux de mots stupides, et a peur de sortir de sa cité… Christian a toujours l’air de faire la gueule, on ne l’entend jamais, et Claire agace souvent tout le monde à vouloir nous materner… Quant à Tinnù, vous savez qu’il est d’un orgueil monstre, il se la raconte pas mal ! Et moi…
- Toi, tu es le pire ! annonça Daniel.
- Ouais… Le petit bébé toujours fatigué…
- Qui fait un caprice pour avoir une bière !
- Et tu nous casses les pieds, à toujours te dévaloriser, pour qu’on te dise que tu n’es pas si nul que ça !
Le Roi ne disait rien, mais les écoutait, amusé.
- En bref, on est extraordinairement ordinaires.
Ainsi concluait Grégoire, d’un ton désespéré.
Sur ces entrefaites relativement comiques survint Tinnù, l’air plus désolé que jamais. Son arrivée, à sa grande surprise, déclencha l’hilarité générale.
- Et voici le grand vainqueur du tournoi !
- Yo, Greg, il a pas l’air faraud le vainqueur !
Le vainqueur, lui, venait de repérer le Roi, toujours assis sur son tronc. Il resta à dix pas de lui, silencieux, la tête baissée, mais il ne pouvait s’empêcher de jeter des regards curieux en coulisse. Quelle mouche les piquait tous ?
- Ne t’inquiète pas pour leur santé mentale, ils vont bien. Toi aussi, d’ailleurs. Tu n’as rien à te reprocher, tu n’aurais pu faire mieux.
- Si, j’aurais dû…
- Oui, mais entre devoir et pouvoir, il y a un gouffre de miséricorde, et c’est de vraiment bon cœur que je t’accorde la mienne ! Venez maintenant, allons nous réjouir avec les autres
La fête dura jusqu’à la tombée de la nuit, et quand le soleil tomba derrière la montagne, tous firent silence. Alors l’enfant Roi se leva du fauteuil de bois, et invita tout le monde au silence.
- Je crois que l’heure est venue de nous séparer. Que ceux qui doivent me suivre viennent… Quant aux autres, pour qui ce n’est pas le moment, je leur dis à bientôt… S’ils le veulent.
Il sourit, se retourna, et fit un geste de la main. Un grand portail apparut alors d’ailleurs, un portail que ne soutenait aucun mur. Il s’ouvrit lentement, et l’enfant Roi monta alors la colline, et là où les sapins ne poussaient plus, là se tenait le portail et il le franchit. Dans ses pas marchaient les grands seigneurs, puis les soldats de l’armée lumineuse, avec à leur tête le capitaine, dont l’épée qu’il tenait comme on tient une torche flamboyait encore. Et son casque luisait, et son armure brillait, et sa cape volait au vent qui soufflait de derrière le portail. Un vent frais et pur, un vent de printemps et d’éternelles aventures. Enfin vinrent les hommes et les femmes de pierre, dans de beaux habits, qui étincelaient de magnificence. Et avec eux partirent Grégoire, Christian et Blandine, brillants de gloire. La séparation – provisoire, n’en doutez pas – entre les amis fut douloureuse, et de nombreuses larmes furent versées, sur lesquelles il convient de ne pas revenir. Mais il partirent finalement, ayant atteint leur heure et trouvé leur destin sur le champs de bataille.
Au final, seuls six des neufs compagnons restèrent sur la colline. Il y avait Tinnù, l’air grave et comme rajeuni, puis Mathilde et Daniel, qui se tenaient par la main, pensant que personne ne les regardait. Jean-Marc leur jeta un regard, mais ne fit aucune remarque, et Claire et Sébastien ne virent rien, tout occupés qu’ils étaient à contempler le portail qui se refermait lentement. Mais quand les battants se touchèrent, personne ne ressentit de tristesse particulière. Ils bivouaquèrent au village de pierre, une dernière fois. Le lendemain, ils quittèrent ce pays. Ils marchaient encore doucement dans la nuit, se dirigeant vers le Puy-en-Velay, tel des pèlerins venus de terre lointaine à l’approche de la cathédrale qui les attend. Et pèlerins ils étaient encore, errant sous les arbres au clair de lune et attendant leur heure… Et en marchant ils chantaient d’une voix douce :
Entends frapper les pas au pied de ta maison
La pâle lune monte dans un ciel immense
Dans les airs un instant des bribes de chansons
Tandis que de nos pieds nous marquons la cadence
Et dès l’aube, éveillés, nous voilà repartis
Brandissant les bannières d’anciens chevaliers
La vieille cathédrale à la Vierge Marie
Nous appelle à nouveau des âges oubliés
Pourquoi donc voudrais tu que le passé soit mort ?
Dans la nuit de Comté ils passent en silence
D’eux tu ne verrais rien que la lune, et tu dors
La route va sans fin et ce monde est immense
Et je suis de ceux là qui vont par les chemins
Errant pour le plaisir d’errer dans les collines
Mais surmontant la voix du vent dans les grands pins
C’est le bruit de la mer qui sans cesse domine
Ils sont rentrés chez eux, un peu plus grandis, un peu plus graves, certainement changés. Mais ils sont seuls à savoir, parmi tout ces gens qui se pressent dans le métro, parmi tous ces collégiens, ces lycéens insouciants, parmi tous ces passants qui marchent l’air sombre et absent dans les rues, ils sont seuls à savoir qu’un nouvel Age a commencé pour l’humanité, un âge plein de promesse et fait d’espérance.
Oui, ils sont seuls à le savoir. Et ils n’en parlent que très peu autour d’eux, seulement à ceux qui sont bien disposés à les croire. Car, à dire vrai, qui les croirait ? Et souvent, ils se retrouvent tout les six pour voyager ensemble, sortir au restaurant ou tout simplement, marcher un peu sous les étoiles, se rappelant des temps passés et de ceux qui ne sont plus.