Traduction de l’interview de Magdi Allam par le Corriere della Sera, l’éditorialiste et journaliste italo-égyptien qui a reçu, lors de la veillée pascale du 22 mars 2008, le baptême des mains du Pape, adoptant désormais le prénom Christiano (Christian). Il vient de fonder un parti : “Protagonistes pour l’Europe Chrétienne” et annonce sa.
« J’arrête le journalisme, je choisis la politique. Mon parti pour l’Europe Chrétienne ».
C’est sûr ?
« Complètement certain ».
Et comment s’appelle-t-il ?
« Protagonistes pour l’Europe Chrétienne ».
Magdi Cristiano Allam, sec, presque aérien, n’a pas l’air d’un homme de 56 ans, et son visage s’illumine d’un sourire quand il ouvre la brochure frappée du symbole du parti qu’il a fondé. Par son oreillette, les hommes chargés de sa protection l’informent que dehors, tout va bien.
« Protagonistes, vous comprenez : notre salut passera par l’action »
[…] Après 35 ans de journalisme, il passe à autre chose et crée un parti. Cet après-midi, à Rome, l’assemblée des 50 membres fondateurs sanctionnera officiellement la naissance de la formation politique (dont le site est déjà actif).
« Nous nous présenterons aux élections européennes du 7 juin 2009. Dès demain, nous commencerons le travail, avec la collecte des signatures, la création de cercles dans toute l’Italie, pour nous enraciner sur le territoire ».
Du journalisme à la politique, ça ne vous fait pas drôle ?
« Déjà petit, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais : journaliste, ou homme politique. Mes deux passions. Je suis devenu journalistes pour ma grande satisfaction. Mais ces derniers temps, j’ai senti croître en moi la nécessité d’aller au-delà du témoignage, et d’agir : en mettant en pratique ce que j’ai écrit pendant des années, et dit pendant les innombrables rencontres dans toute l’Italie, avec des dizaines de milliers de personnes ».
Commençons par le nom et le symbole…
« Regardez le logo : Il y a les trois binômes qui représentent les passages fondamentaux de mon parcours personnel, qui a culminé dans l’adhésion pleine et convaincue au christianisme : « Vérité et Liberté », le cœur de la civilisation européenne ; « Foi et Raison », l’essence de la civilisation européenne » ; « Valeurs et Règles », le fondement de l’action de rachat vis-à-vis de la dérive éthique dans laquelle s’est enfoncée notre Europe Chrétienne ».
C’est un parti confessionnel ?
« Non, mon parti n’est ni religieux, ni tourné vers les seuls chrétiens. C’est un parti laïc qui dénonce l’état d’urgence éthique en Europe, et clame que les racines chrétiennes de notre Continent sont une vérité historique non négociable, et dont la défense est notre objectif absolu. Nous sommes ouverts à toutes les personnes de bonne volonté, y compris musulmanes… »
Mais pour les musulmans, ça va être plus difficile, non ?
« Mais pourquoi ? L’Europe EST chrétienne ! ».
D’accord, mais on pourrait dire qu’elle n’est pas que chrétienne : il y a Athènes, Rome, il y a l’empereur Frédéric II [NDT : c'est la référence italienne pour les histoires de séparation des pouvoirs religieux et temporels], la cohabitation des cultures, la révolution scientifique, les diverses expressions de la pensée laïque etc…
« Je ne nie rien de tout cela, et je les considère toutes des réalités importantes et positives, mais les racines judéo-chrétiennes sont le fondement principal, une nécessité : c’est leur oubli qui nous a poussés vers le relativisme éthique et religieux, vers la dérive. L’Europe risque le suicide ».
Et que comptez-vous faire ?
« Ensembles, en « protagonistes », nous définirons un programme à partir de trois considérations. Premièrement, l’Europe traverse une crise profonde de valeur et d’identité, elle est sous l’influence de maladies idéologiques comme le « bonisme », le laïcisme, le multiculturalisme… Deuxièmement, sur le plan économique, elle est destinée à succomber de la main du capitalisme sauvage et inhumain, sans règles éthiques, ni droits humains, tel qu’on peut le contempler à l’œuvre en Chine. C’est une crise structurelle et l’Europe doit redéfinir son modèle de développement en plaçant en son centre certaines règles et valeurs, nous ferons des propositions concrètes. Troisièmement, il existe un extrémisme islamique qui menace notre identité en exploitant les conceptions formelles de notre droit, pour nous imposer l’Islam et la culture de l’islamiquement correcte, jusqu’à la légitimation de la sharia ».
Quand cela a-t-il commencé ?
« Même en Italie, il y a des cas où on a légitimé la polygamie « par respect pour la spécificité de la religion. Et puis il y a les positions du cardinal Jean-Louis Tauran, président du conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, qui disait au meeting de Communione e Liberazione à Rimini que « toutes les religions ont en elle le germe de la paix, et que la violence est toujours une trahison de la vraie foi »… Mais c’est faux, dans le cas de l’Islam ! C’est comme lorsqu’on parle de l’Islam modéré ! »
Mais dans ce cas, on va au choc frontal…
« Mais non, c’est une erreur fréquente. Je suis absolument opposé aux guerres de religions ou de civilisation. Je dis que nous devons distinguer religions et personnes. Un chrétien est tenu de respecter et d’aimer les musulmans comme personnes. Et le dialogue se fait entre personnes, pas entre religions. Les fois sont probablement complètement opposées, mais nous devons, en tant que personnes, nous retrouver autour de valeurs non négociables comme la sacralité de la vie, ou le bien commun. Non ne sommes pas appelés à nous prononcer sur la compatibilité des musulmans avec nous, de manière abstraite. Nous devons toujours nous poser la question sur le plan concret des personnes, celle des musulmans qui viennent ici pour vivre mieux, ou pour vivre plus libres : pouvons-nous cohabiter de manière pacifique et constructive ? Dans ce cas là, je dis « oui, sans aucun doute ». Mais il faut que tous acceptent l’adhésion à une plate-forme de droits, de valeurs, et de devoirs commune, et de règles qui valent pour tous ».
En politique, le contraire du relativisme, c’est l’absolutisme…
« Mais moi je parle de relativisme éthique et culturel, pas politique. Dans mon cas, le rôle de la politique est celui de la médiation, et je défends la liberté dans son sens le plus absolu, sans aucune discrimination. Je dis par contre que cette Europe n’a pas d’âme, et que sans âme, elle va succomber. J’affirme la primauté de l’éthique ».
[…]
Et politiquement, comment vous placerez-vous ?
« Aujourd’hui, il n’y a pas grand choix : les partis d’inspiration chrétienne confluent ans le PPE… Mais heureusement, droite et gauche sont des concepts obsolètes. Aujourd’hui, je considère qu’il est fondamental de donner vie à un projet politique qui puisse évoluer seul, qui se définisse par ses valeurs et ses règles, et par son objectif de réforme éthique de la politique. Je ne me pose pas le problème en terme d’alliance, de seuil de barrage. Je pense à l’exemple de la Lega Nord : elle a réussi parce qu’elle avait des idées fortes et provocatrices, et une fois mise à l’épreuve, elle a montré qu’elle était capable de bien administrer le territoire ».
Et les menaces de mort ? Vous risquez de vous exposer encore plus ?
« Face à ce que je ressens comme une vocation et une mission de vie, je ne me suis jamais laisser intimider. Je ferai de la politique comme j’ai fait du journalisme. Je n’ai jamais pris ma peur en considération : mes choix se fondent sur la foi en ce que je crois ».
Propos recueillis par Gian Guido Vecchi, Corriere della Sera, 30 nov. 2008. Merci à RG pour l’info et à JL pour la traduction.